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Reviens, Voltaire, y a du pudding pour le dessert

28 octobre 2008
Mon dernier opuscule, paru chez Grassouillet, est tellement appétissant que

Avec ses 90% de matières grasses intellectuelles, mon dernier opuscule, paru aux Éditions Grassouillet, est tellement nourrissant que certaines lectrices voraces ont dû par la suite renouveler leur garde-robe…

Oh, j’entends déjà vos sarcasmes! T’étais où? Ça roupille sec sur ce blog! Meilleur éditorialiste de France? Macache! Regarde Christophe Barbier: lui, au moins, il a un avis sur tout quatre fois par jour

Vous êtes vraiment ingrats. Apprenez que la philosophie de comptoir est une maîtresse exigeante. Quand je l’abandonne trop longtemps au profit de l’éditorialisme de bistrot, elle me fait une scène de ménage à réveiller tout Joinville-le-Pont. Alors ravalez votre ironie et laissez-moi plutôt vous raconter pourquoi j’avais un peu disparu de la Toile à frire ces derniers temps.

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Voltaire et Internet

6 août 2008
Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Cette foutue affaire m’a flingué mes vacances. Les valises étaient quasiment prêtes, il ne me restait plus qu’à acheter un maillot de bain et une paire de tongs. Et puis patatras, l’affaire – comme l’eût qualifiée Zola – a éclaté, déversant ses torrents de haine dans les principaux affluents de la Marne. Plus question de quitter mon poste, et encore moins la France. Même la Drôme, où je suis propriétaire terrien, était trop éloignée du front. Il me fallait regagner la capitale pour m’y battre à mains nues.

Au téléphone, Bernard avait du mal à dissimuler sa déception. Bientôt deux ans qu’il me proposait de séjourner dans son riad marrakchi. Je lui avais patiemment expliqué qu’en raison de la fatwa lancée contre moi sur son Skyblog par un lieutenant d’Oussama Ben Laden, il m’était déconseillé par le ministère de l’Intérieur de voyager en terre d’islam. Comme Salman Rushdie et Robert Redecker je vis sous protection policière permanente, et chez moi je ne dors jamais deux fois de suite dans la même pièce (cette nuit, dans la salle de bains, j’ai d’ailleurs très mal roupillé).

Mais Bernard insistait:

— Philippe, je sais que ta tête est mise à prix au-delà du périphérique, mais si tu persistes dans ta décision, alors les intégristes auront gagné. Tu sais que j’ai bravé la mort du salon VIP de l’aéroport de Sarajevo jusqu’au Sheraton de Karachi, alors fie-toi à mon instinct de survie. Mon riad est placé sous la protection des policiers marocains, qui ne sont pas des rigolos. Le moindre barbu, la moindre femme voilée qui s’approche de chez moi à moins d’un kilomètre est emmené au commissariat pour interrogatoire. J’ai même fait installer autour du riad des miradors où se relaient d’anciens marines de Guantanamo armés jusqu’aux dents. Je te jure, Philippe Val, sur la tête d’Arnaud Lagardère, que tu ne risques rien.

Je lui ai répondu que bon, d’accord, j’étais prêt à prendre le risque, mais que ce serait quand même une grande perte pour la gauche moderne s’il m’arrivait quelque chose. Et puis je lui ai fait remarquer que le plus dangereux, ce serait de prendre l’avion.

— Imagine que des jeunes de banlieue armés de cutters dissimulés dans leur Coran détournent l’avion et l’emmènent s’écraser sur la résidence secondaire de Brice Hortefeux!

— Voyons, Philippe Val! Tu es le meilleur éditorialiste de France, tu ne pensais tout de même pas voyager dans un avion de ligne. Je t’affrète un jet depuis Le Bourget, pas question que tu prennes le risque de te retrouver assis, en business, à côté de Tariq Ramadan ou Jamel Debbouze.

Un peu rassuré, je lui ai donné un OK de principe. Puis j’en ai parlé ma femme, qui, elle, n’était pas très chaude. Elle a raté son Deug en juin et prévoyait de bosser tout l’été pour rattraper ses UV en septembre. Mais je lui ai expliqué que quand on a l’opportunité de réviser ses cours à côté du transat d’un philosophe de la trempe de Bernard, c’est mal venu de faire la fine bouche. Comme d’habitude, elle m’a dit que j’avais sans doute raison.

Bernard, donc, s’est  montré très déçu par notre annulation de dernière minute. “Ce n’est que partie remise, m’a-t-il dit, comme pour se consoler. Je t’inviterai au prochain réveillon du Nouvel An, il y aura Claude Imbert et les Strauss-Kahn.” J’ai répondu que oui, bien volontiers, mais que pour l’heure, une nouvelle fois, le devoir de mémoire m’appelait.

— Internet m’a déclaré la guerre, une guerre sainte, une guerre sale. Si je laisse les féroces soldats des blogs venir jusque dans nos bras, ils égorgeront nos fils et nos compagnes comme on le fait des moutons pour l’Aïd. Je suis une sentinelle postée sur la grande muraille de la démocratie. Si je m’endors, dans dix ans nos enfants naîtront circoncis et excisées et parleront le patois des rapeurs.

J’allais me reprendre, pour préciser qu’il y a circoncision et circoncision, mais Bernard m’a coupé la parole.

— Je t’en conjure, Philippe Val, sois prudent! Internet est un monstre sans tête, doté de mille bras griffus. Garde toujours sur toi, comme un précieux talisman, La Barbarie à visage humain, afin de conjurer le mauvais sort.

Dans le 4×4 qui m’emmenait vers la gare de Valence, j’ai demandé au chauffeur d’éteindre la clim. Pas le moment de choper un rhume, les rats du Web seraient trop heureux de me savoir diminué. Dans le TGV, j’ai pu constater que mon aura était demeurée intacte parmi les passagers de première classe. Une bonne quinzaine de mes compagnons de voyage sont ainsi venus solliciter un autographe, qui sur son exemplaire du Point ou de Valeurs actuelles, qui sur la page de garde du dernier Finkielkraut, qui sur l’emballage de son Toblerone. J’ai constaté à cette occasion que mon lectorat s’était élargi, puisque des seniors vêtus avec goût semblaient tout connaître de mon œuvre récente.

— Vous avez réconcilié la France d’en haut avec la presse satirique, m’a lancé, la voix tremblante d’émotion, une petite mamy très sympathique qui portait dans ses bras son Yorkshire.

Passé ce moment de communion, le wagon retrouva son calme et j’en profitai pour relire Voltaire. Alors que je n’étais pas loin de somnoler, une phrase retint mon attention:

“Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. […] C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut.”

Ai-je besoin de vous faire un dessin? Dans ce texte de référence sur la liberté d’expression, le philosophe que le monde entier nous envie ne dit pas un mot d’Internet, même par incidence. La liberté d’une nation s’acquiert grâce à la presse et à rien d’autre, affirme-t-il. Internet, Voltaire n’en parle nulle part dans son œuvre admirable (j’ai vérifié dès mon arrivée à Paris, en faisant un détour par la bibliothèque François Mitterrand). Il laisse ça aux marxistes et aux antidreyfusards dont, confusément, il sent poindre l’avènement. Existe-t-il meilleure preuve qu’Internet était désavoué par les plus brillants représentants des Lumières?

Pour qu’une nation accède à l’éclairage, nous dit le bon Voltaire, il faut des éditos de Christophe Barbier, des philippiques de Laurent Joffrin, des chroniques de Jean-Marc Sylvestre, des jités de Claire Chazal, des souvenirs de Jean Daniel… Et sûrement pas cette cacophonie populacière où le moindre tourneur-fraiseur se croit autorisé à nous dispenser son analyse de la Constitution européenne.

Si les non-journalistes estiment avoir quelque chose d’intéressant à dire, qu’ils s’adressent au courrier des lecteurs de leur quotidien préféré. Là, des gens compétents décideront en conscience si leurs divagations méritent une recension. Consciente de son rôle, la presse a en effet délégué des médiateurs pour traduire en langage évolué les petites haines recuites des dépités de la mondialisation. Je ne sais plus si c’est Montesquieu ou Jacques Julliard qui disait que “la démocratie, c’est le tri”. Il avait bien raison. Il est des informations sans intérêt et des points de vue qui ne grandissent pas ceux qui les énoncent. Le rôle de la presse, c’est justement de définir, dans l’intérêt des masses incultes, ce dont on a le droit de parler et ce qu’il convient d’en dire.

Il n’est qu’à Téhéran, Damas ou Pékin que ces évidences sont contestées.

Dessin: © The New Yorker, Peter Steiner, 1993.

La nausée

6 août 2008
En 2006 déjà, au Salon du livre, Bernard était la malheureuse victime d'un attentat antisémite commis par la branche pâtissière d'Al Qaida. L'ombre de Siné plane sur cette infamie…

En 2006 déjà, au Salon du livre, Bernard était la malheureuse victime d'un attentat antisémite commis par la branche pâtissière d'Al Qaida. L'ombre de Siné plane sur cette infamie…

Cet Internet, c’est vraiment le retour du nazisme et du goulag réunis. Là, devant mes yeux, à perte de vue, sur Gogueul, des centaines d’articles mettaient mon talent en doute. Sans parler de ceux qui osaient considérer mes écrits comme un sujet de rigolade.

Ainsi donc, dans les catacombes de l’humanité grouillaient des hordes barbares, analphabètes et cannibales, insensibles à mes éditos; des untermenschen inaccessibles à la civilisation de Saint-Germain-des Prés; des primates qui ne sont pas abonnés à Libé, croient que Jean-Luc Hees est un coureur cycliste et n’ont pas lu Ce grand cadavre à la renverse.

On sait depuis Françoise Giroud, l’égérie de la gauche giscardienne, que la liberté d’expression est un bien trop précieux pour être confié au peuple et à son populisme viscéral. “Internet est un danger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi”, écrivait avec raison la regrettée diva dans Le Nouvel Observateur (25/11/1999). Si elle était encore en vie, je lui confierais bien une page dans Charlie pour chroniquer cet égout à ciel ouvert. Avant qu’il ne soit trop tard.

Ma collègue Caroline, qui traque les pédo-islamistes jusque dans les moindres recoins de cette toile d’araignée visqueuse, avait raison de me mettre en garde: “Internet, tu verras, ça pue la sueur et la mauvaise haleine.” Elle était en-deçà de la vérité. J’ai découvert un mélange du Salon de l’auto et de celui de l’agriculture, où des centaines de milliers de beaufs anonymes crachent leur dépit de ne pas être riches et célèbres en s’en prenant aux juifs, aux journalistes et aux intellectuels. Ces péquenots incultes devraient pourtant savoir que l’intelligence est réservée à une élite, qu’elle procède d’une hygiène de vie quotidienne qui n’a rien à envier à l’entraînement des forces spéciales. Moi, par exemple, à l’école, pendant que mes copains jouaient au foot, ce sport abêtissant pour nazis alcooliques, j’apprenais par cœur des sourates de l’Éthique, de Spinoza. C’est comme ça que je suis devenu un phare de la pensée, un repère dans la nuit de l’obscurantisme pour toutes les péniches qui voguent sur la Marne.

Écœuré par ce que je venais de découvrir, j’ai téléphoné à Laurent (un ami barbichu) pour prendre conseil. Je lui ai annoncé que j’envisageais de saisir le CSA et de porter plainte contre Internet car je m’estimais victime d’injures antisémites et de négationnisme philosophique. Je lui ai demandé le numéro d’Amnesty International et de Reporters sans frontières mais il m’a répondu qu’il n’avait pas de numéros d’ONG dans son carnet d’adresses, seulement des ministres. Pour le CSA, par contre, il pouvait me pistonner.

Ce soir-là je dinais chez Alexandre, un mec très sympa et surtout très cultivé. C’est un pote de Caroline, ma collègue philosophe qui dit souvent que pour espérer survivre, les démocraties occidentales devront pourchasser les islamistes jusque dans les chiottes. Ça m’a fait un bien fou cette soirée. Alexei (Alexandre se fait appeler Alexei; il dit que c’est en souvenir de sa jeunesse, quand il arrivait à boutonner son pantalon sans l’aide de personne) m’a appris que lui et ses amis épris de liberté préparaient une insurrection contre Internet, ce IIIe Reich virtuel, et qu’ils étaient solidaires de mon combat contre l’humour pas drôle.

Alexei m’a fait prendre concience des enjeux géopolitiques d’Internet, et j’avoue que je sous-estimais la dangerosité de cette invention maléfique. D’après lui, ce truc a été inventé par les Chinois pour permettre aux Iraniens de décapiter notre culture millénaire et nos droits de l’homme blanc. Il a ajouté que les blogs étaient en fait une arme de destruction massive bien plus redoutable que les centrales hydrauliques de Saddam Hussein, et qu’il était temps que les Américains bombardent Téhéran pour arrêter tout ça. Je lui ai dit que j’étais prêt à pondre autant d’éditos bellicistes que nécessaire pour galvaniser les lecteurs de Charlie Hebdo et les auditeurs de France Inter, fût-ce au péril de la vie des mes chats. Il m’a répondu que ça ne l’étonnait pas et que ses amis à Washington lui avaient déjà dit tout le bien qu’ils pensaient de moi.

À l’heure du digestif, on a eu la visite de Bernard. Il avait l’air grave, et on s’est tous demandé si la guerre ne venait pas de commencer pendant nos agapes. Il nous a répondu que non, malheureusement, que les Munichois qui nous gouvernent sont des lâches, mais qu’il venait de faxer au Monde une tribune pour me soutenir, qu’à son humble avis il laissait Camus et Sartre loin derrière et qu’on n’avait pas fini d’entendre parler de sa dernière contribution à la lutte contre la Bête immonde.

— Tu es réhabilité Philippe Val! Demain, quand sonnera midi, nul n’ignorera plus que tu es le digne héritier de Jean Moulin, qu’il m’a lancé, en saisissant le verre de cognac que lui tendait Alexei.

Sa voix commençait à trémoler, et j’ai bien j’ai cru qu’il allait me refaire le coup de Malraux au Panthéon: “Entre ici, Philippe Val, avec ton terrible cortège…” J’étais un peu gêné, car autour de la table nous étions quand même une demi-douzaine de Jean Moulin en puissance. Tirer la couverture à moi, c’est pas trop mon genre.

Ah, quand je pense à toutes ces années perdues à chercher en vain la reconnaissance des gauchistes. Ces ignares ne lisaient même pas mes éditos. Dans les diners, tout le monde me demandait de dédicacer les vieux albums de Font et Val en se resservant de la piquette! Aujourd’hui je fréquente des mecs connus en dégustant des grands crus, et les princes me consultent avant de prendre des décisions importantes.

Mais revenons à Internet et aux rats d’égouts qui y pullulent. Bernard, qui a l’habitude de taper son nom sur Gogool, m’a annoncé triomphalement que l’heure de la revanche avait sonné. D’après lui, la crème anglaise de l’élite intellectuelle du pays volait à mon secours, bien décidée à me tirer des griffes acérées des blogueurs antisémites et de leurs troupeaux de commentateurs iraniens anonymes. La Licra me soutenait dans le licenciement sans préavis de Siné. Pareil chez SOS Racisme. Alain-Gérard m’avait manifesté son soutien dès la première minute sur les ondes de RTL. Quant à Alexei, il était justement en train de peaufiner un texte magnifique qui paraîtrait incessamment dans Le Figaro. De son côté, Ivan, qui ne voulait pas être en reste, m’a fait relire le brouillon de sa chronique et j’ai trouvé ça vachement fort – franchement, la réputation de canard de droite du Figaro est très injuste, y a plein de voltairiens progressistes qui écrivent dans ce journal. C’est alors que Laurent m’a appelé sur mon portable, pour me dire qu’il venait de faire un truc incroyable: il a squatté la rubrique “Rebonds” de son journal pour dire tout le bien qu’il pense de moi et enfoncer la tête de Siné dans son caca SS. Et en prime, il a décidé de publier en vis-à-vis une tribune en ma faveur de SOS Racisme, sans accorder la moindre ligne à mes détracteurs. À mon tour de faire ma Carla Bruni dans Libé!

Tour à tour comparé à Jean Moulin et à Zola, je suis ressorti de ce diner bien revigoré.  Ça plus le Château Margaux d’Alexei, ça m’a redonné une sacrée patate. Dans les rues de Neuilly, un peu éméché je l’avoue, j’ai commencé à entonner The Star-Spangled Banner. Ce sont mes deux amis policiers – “mes doudous”, comme je les appelle –, eux qui veillent sur ma personne 24h/24 depuis qu’un adolescent jihadiste du 9-3 a lancé une fatwa contre moi sur son Skyblog, qui m’ont conseillé de baisser d’un ton tandis que nous passions devant la maison de Martin Bouygues.

En enfourchant mon scooter, je me suis juré de faire rendre gorge à Gouggle, l’hydre sino-persane, et aux blogueurs alcoolisés. Désormais ce serait œil pour œil, dent pour dent, couille pour couille. Puisque le choc des civilisations menaçait la place du village du Ouèbe, nous nous devions, mes amis et moi, de porter dans ce cloaque les valeurs universelles des Lumières et de la Maison-Blanche…

Photo: © Olivier Paris, 2006, via Flick’R.