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J’ai fait un rêve médiéval (3)

4 septembre 2008
“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre avant de quitter l'abbaye, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

Relevant nos robes, nous fonçâmes, à travers la cour de l’abbaye, vers le local où gisait le corps, poilu mais sans vie, de Petit Frère Zemmour. Son cadavre, atrocement mutilé, avait été pendu par les pieds au-dessus d’une cuve de vernis à ongle dans laquelle trempait sa tête de linotte. Face à ce triste spectacle, l’abbé de Hollande soupira:

– C’est certainement l’œuvre du Malin. Quel chrétien aurait pu décemment faire subir ces outrages à Petit Frère Zemmour, cet apôtre de la tolérance qu’on aurait cru tout droit sorti de la Cène? Toute sa vie, il l’a passée à alerter ses contemporains des dangers d’une illusoire modernité et des vices tapis dans les bourrelets obscènes du métissage. Tour à tour pourfendeur des femmes, ces bougresses qui réfléchissent avec leur fondement, des Sarrasins, ces égorgeurs de chrétiens patentés, des invertis, ces créatures habitées par Belzébuth, des gueux, ces inutiles qui réclament plus que le peu qu’ils ont et qui est déjà trop bien pour eux, oui, contempteur lucide de tous les rebuts qui fourmillent en ce bas Moyen Âge et dont les descendants coloniseront un jour l’Internet, Petit Frère Zemmour était le plus digne – et le plus poilu – serviteur du Christ parmi nous!

De mon côté, je récusais intérieurement cette analyse. La Raison me soufflait que Petit Frère Zemmour avait plus probablement décidé de mettre fin à ses jours, même si la méthode qu’il avait choisie témoignait d’une singulière détermination. Soucieux de tordre le cou à la superstition, berceau de tous les intégrismes, je priai Messer l’abbé de m’autoriser à mener l’enquête auprès des moines. Il accepta d’autant plus volontiers ma proposition qu’il craignait que Bernardo Lévi, un nouvel inquisiteur aux sentences particulièrement redoutées, ne soit dépêché depuis Avignon pour défier le serial monk killer satanique qui, à l’en croire, officiait en ces murs.

Chemin faisant, j’allais faire la connaissance de Frère Alexei d’Adlevaragine. Un drôle de moine, celui-là ! Dans sa jeunesse, il avait embrassé avec fougue les théories du prédicateur moustachu Stalinus: et que je te proclame la lutte des classes! et que je te collectivise les moyens de production! et que je te Comecon l’Église d’Orient! et que je te déporte dans les Ardennes les érudits déviationnistes! Et puis, au fur et à mesure que son tour de taille avait pris de l’envergure, sa vision du monde s’était complexifiée, et Frère Alexei était peu à peu devenu l’un des experts en stratégie militaire les plus écoutés de toute la Chrétienté. Le Roi avait même été jusqu’à décorer cet ancien agitateur staliniscain de l’Ordre de la Maison-Blanche.

Frère Alexei était assisté par un moine un peu demeuré, lui aussi ancien staliniscain repenti, Frère Dominique, qui se faisait appeler “le Comte d’Arte” mais que tout le monde appelait Duconte. Il s’exprimait dans un esperanto aléatoire où ce simplet mixait sans les comprendre toutes les âneries entendues sur la place des villages alentour, depuis Foksnyouse jusqu’à Ouachingue Thone-Poste en passant par Lautan ou La Scie-Hayet.

En fin d’après-midi, j’ai pu enfin être présenté au Vénérable Alain (aka Frère Kinkielfraut). Aveugle et sourd, ce moine soldat âgé d’une soixantaine d’années mais qui en paraît quatre-vingt-seize est un peu l’âme, la mémoire et le gardien de l’abbaye. Autodidacte surdoué, il s’est imposé comme l’un des plus brillants entomologistes de toute la Chrétienté, grâce notamment à ses travaux révolutionnaires sur la ligature des trompes chez la Scathophaga stercoraria, tout en posant les bases de la biologie médiévale à travers sa Classification des races humaines, depuis le barbare mahométan jusqu’au gentilhomme éclairé de Noilly-sur-Saône.

Un type un peu inquiétant tout de même, ce Vénérable Alain. La mine lugubre, le teint verdâtre, l’œil halluciné quoique voilé par la cécité, la main fouettant l’air au gré de ses admonestations, il engueule la terre entière à longueur de journées et prédit l’apocalypse dès qu’une poule s’apprête à pondre! Il m’a un peu foutu les jetons en me révélant que les jeunes générations de moines seraient en fait composées de démons venus des enfers pour nous accoutumer aux Rhap (des ménestrels sodomites qui vouent un culte païen à Mercedes, la déesse de la vitesse), infiltrer des sarrasins dans nos équipes de jeu de paume et sacrifier notre chère belle langue au culte maléfique de Hessémesse, la déesse de la mobilité – car, selon lui, le destin de la civilisation est lié a celui de la langue

Mais le pire danger, selon le Vénérable Alain, résiderait dans les livres, dans la mesure où une immense majorité d’entre eux sont écrits par des hérétiques. Aussi préconise-t-il de brûler les ouvrages sacrilèges, afin de permettre aux pauvres de se chauffer cet hiver – preuve magistrale de son grand cœur! –, et de jeter leurs auteurs au bûcher, histoire de faire un exemple – car Alain est également un pédagogue de renom. J’ai énormément appris au cours de cet entretien, qui m’a bien guéri de ma candeur franciscaine.

Bon, je vous passe les détails de mes autres interrogatoires, ainsi que les copulations nocturnes du jeune Cabu avec une sauvageonne des cités, la visite de quelques gras prélats envoyés par le Pape pour trancher une sombre controverse relative à l’ISF, la mort de Frère Ardisson, retrouvé dans les toilettes publiques de l’abbaye avec un énorme godemiché enfoncé dans la gorge – ce qui n’est que justice, au terme d’une vie passée à dévergonder le service public de notre mère l’Église –, les chasses aux sorcières de Bernardo Lévi à travers la région… C’est pas parce que c’est un rêve qu’on va y passer la nuit non plus.

Je vous abandonne donc, le temps d’une page de réclame, avant de vous relater, dans le quatrième et dernier volet de cette superproduction onirique, le dénouement sordide de ce cauchemar qui m’a fait me réveiller en hurlant, le cœur battant, les draps mouillés de sueur et d’urine, comme aux pires heures de ma déportation en pensionnat…

(à suivre)

J’ai fait un rêve médiéval (1)

31 août 2008
Charb quittant les locaux de “Charlie” pour voguer vers sa nouvelle vie…

Charb quittant les locaux de “Charlie” pour voguer vers sa nouvelle vie…

L’autre nuit, au terme du cinquième et dernier jour de notre stage commando de “team building”, après m’être enfilé la descente des gorges de l’Ardèche en rafting et trois sauts à l’élastique, j’ai fait un drôle de rêve. Il est vrai que juste avant de me coucher, j’avais eu, longuement, Charb au téléphone. Au début, ça n’a pas été facile, car à l’autre bout du fil il n’arrêtait pas de fredonner, la voix éteinte:

– Nous n’irons plus jamais
Où tu m’as dit : “Je t’aime”
Nous n’irons plus jamais
Comme les autres années…

Au bout de dix minutes de Capri, c’est fini, pendant lesquelles il a insisté pour m’entendre reprendre en chœur avec lui le refrain, sa crise s’est calmée et nous avons pu échanger quelques phrases:

– Fais pas le con, Charb ! Qu’est-ce que tu vas aller branler dans un monastère?

– Désormais, appelle-moi Frère Charb! m’a-t-il rétorqué. Et ne blasphème pas, Philippe, je t’en prie. Je continuerai à vous envoyer mes dessins et chronique, mais c’est ici que j’ai décidé de poursuivre ma carrière: je veux prendre du recul… et me faire oublier. Ce n’est pas à toi que j’apprendrai qu’à Charlie j’ai dû cautionner bien des vilenies depuis quinze ans. Dans mon quartier, depuis l’affaire, les commerçants m’appellent Monsieur Judas. Et depuis qu’Eva Braun-Sinet m’a porté le coup de grâce, je n’ose même plus sortir de chez moi. Même si c’est mal barré, je veux tenter de racheter la pureté enfuie de mon âme avant que sonne l’heure du Jugement dernier…

J’ai tout essayé : la tendresse, la colère, l’indifférence, le chantage au suicide ou aux stock-options… Mais j’ai finalement dû me rendre à l’évidence: Charb a vraiment opté pour la vie monastique, prétextant que de toute façon ça ne le changerait pas beaucoup de l’ambiance qui règne à la rédaction.

Après ce coup de fil, j’ai eu bien du mal à trouver le sommeil. Je me suis servi une camomille, mais la vision de Frère Charb en robe de bure m’obsédait tandis que je serrais contre moi ma Condoleezza Rice en peluche tout en suçant mon pouce pour parvenir à m’endormir. Au bout d’une heure à compter les moutons égorgés dans la baignoire de Mouloud Aounit, j’ai fini par sombrer dans un sommeil agité.

Dans mon rêve, Cabu et moi chevauchions deux ânes un peu têtus répondant aux noms de Tariq et Oussama. Il faisait froid; les montagnes alentour étaient recouvertes d’un fin manteau neigeux. Dans mes sandales, je ne sentais plus mes orteils. Au loin, l’abbaye se détachait dans le brouillard.

À notre arrivée au pied de la citadelle, des hordes de gueux repoussants de crasse s’amassèrent autour de nos montures, nous quémandant, dans un français approximatif, un morceau de l’excellent gigot d’agneau au romarin qui dépassait de nos besace. Nous dûmes asséner à ces culs-terreux quelques coups de pied bien sentis afin que leur odeur pestilentielle s’éloigne de nos nez délicats. À cet instant, nous vîmes Frère Cavanna, le videur de l’abbaye, se porter à notre secours au côté de deux hallebardiers qui firent s’enfuir, telle une volée de moineaux, les hères apeurés.

Une fois dans la place, l’abbé de Hollande vint nous accueillir. Lorsqu’il nous donna le baiser de bienvenue, je lui trouvai l’air fort préoccupé:

– Pax vobiscum…

– Et cum spiritu tuo…

– Bienvenue en ces lieux, Philippe de Valkerville.

– Merci pour votre accueil, Messer l’abbé. Permettez-moi de vous présenter mon jeune novice, Cabu de Melk, le plus jeune fils de la baronne Dorothée.

– Votre long périple depuis le prieuré de Turbigo a dû être éprouvant, j’imagine que vous souhaitez vous reposer. Je vais vous faire conduire à vos appartements…

Une fois dans notre chambre, je constatai avec regret qu’il n’y avait ni jacuzzi, ni minibar, ni Canal Plus, ni room service. En ces temps reculés du bas Moyen Âge, les cinq étoiles n’avaient pas encore été inventés: il nous faudrait attendre la Renaissance pour goûter enfin au confort qui libère l’esprit des philosophes des contingences de ce bas monde et leur permet d’atteindre le nirvana de la sagesse.

Pendant que Cabu partait soulager un besoin naturel, j’en profitai pour méditer cinq minutes. Par la fenêtre, j’avisai, dans le cimetière de l’abbaye, un corbeau sinistre croassant sur une tombe dont la terre était fraîchement retournée. La mort rôdait en ces murs, tel un tas de pierres iraniennes attendant l’heure de la lapidation des femmes adultères.

À l’heure du goûter, tandis que je me restaurais d’un bol de Nesquik et de quelques Choco BN, je sollicitai de l’abbé de Hollande quelques explications, non sans avoir recours à un subtil bluff que n’eût probablement pas renié Frère Bruel, le prieur de l’abbaye de Lasvégasse:

– Messer l’abbé, en ces circonstances tragiques qui endeuillent votre abbaye, veuillez recevoir mes condoléances attristées.

– Ainsi, Frère Philippe, vous êtes au courant ?

– …

– La disparition tragique de Frère Sevran a été un rude coup pour notre petite communauté. Il était si gai, si plein d’esprit… Et puis quand il reprenait Gigi l’Amoroso à vêpres, sa voix nous enchantait…

– Frère Sevran n’est plus ?! Quelle perte tragique pour la Chrétienté! Personne n’avait su, mieux que lui, traduire du latin l’œuvre de sainte Dalida. Mais surtout, grâce ses travaux démontrant la corrélation entre l’usage frénétique que les Sarrasins font de leur appendice et la famine qui les décime, il a posé les jalons de la médecine moderne! Que Dieu l’accueille à ses côtés et lui pardonne les titres cul-cul de son journal intime.

– Vous voulez sans doute parler de Il pleut, embrasse-moi et autres On dirait qu’il va neiger… Il est vrai que Frère Sevran avait une fâcheuse tendance à confondre météorologie et littérature. Toutefois son testament philosophique, In Sarko Veritas, demeurera un incontournable de la science politique médiévale.

– Et de quoi est-il mort, Messer l’abbé ?

– …

– Voulez-vous dire que sa disparition ne fut pas accidentelle?

– Eh bien, disons que la mort de Frère Sevran a plongé l’abbaye dans un grand désarroi: il est mort électrocuté dans son bain en essayant de changer une ampoule…

– …

– Le problème, c’est que les ampoules électriques ne seront inventées que dans cinq siècles…

– Je comprends votre inquiétude, Messer l’abbé. Cela me rappelle ces paroles de Thomas d’Aquin: “The Yes needs the No to win against the No.”

– Frère Philippe, je prie pour qu’il n’y ait pas motif de suspecter la présence d’une force maléfique parmi nous.

Ce soir-là, alors que le jeune Cabu dormait à poings fermés sur une paillasse au pied de mon lit et que je m’interrogeais sur les circonstances mystérieuses du trépas de Frère Sevran, un bruit étrange venu de la chambre contiguë à la nôtre me tira de mes réflexions. J’en aurais juré: armé d’un martinet, notre voisin, Frère Ardisson, s’infligeait une sévère pénitence. Quels terribles péchés ce moine sodomite cherchait-il donc à expier?…

(à suivre)

Photo: © AFP.