Posts Tagged ‘kosovo’

(7) La Val qui rit (“La Vache folle”)

10 septembre 2008

Déchiré par les conflits internes, en nette perte d’humour depuis qu’il se prend pour “La Lettre de la Nation” de l’écologie politique, “Charlie Hebdo” se découvre avec étonnement, Philippe Val ulcéré en tête, de l’autre côté de la critique. Après huit ans d’exercice, “Charlie” ne fait plus rire grand monde et les manœuvres de son rédacteur en chef commencent à filtrer au-delà des locaux de la rue de Turbigo…

Philippe Val a mal à son ego. Le journal des gens-comme-il-faut a osé insinuer que tout n’était pas rose au temple de la satire. Le 4 mars 2000, Le Monde a écorné le mythe de Charlie: celui d’une rédaction unie, fièrement dressée derrière son chef, reprenant en chœur son dernier tube et déclamant du Spinoza sur les bords de Marne. Le même mois, un malheur n’arrivant jamais seul, Val apprend que le président de Radio-France, Jean-Marie Cavada, souhaiterait se passer de ses précieux services; France Soir ricane; Serge Halimi et Dominique Vidal, dans un article du Monde diplomatique consacré aux dérives du traitement médiatique de la guerre au Kosovo (mars 2000), se fendent d’une spéciale dédicace à son propos; le réalisateur Pierre Carles l’agresse; l’agence Capa d’un côté et Denis Kessler (n°2 du Medef) de l’autre l’assignent en justice…

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(6) Droit de réponse de “Charlie” au “Monde”

10 septembre 2008

Correspondance

Une lettre de “Charlie Hebdo”

À la suite de notre article intitulé “Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de ‘Charlie Hebdo’” (“Le Monde” du 4 mars), nous avons reçu de Philippe Val, gérant des éditions Rotative et rédacteur en chef de l’hebdomadaire, la mise au point que nous publions ci-dessous. La plupart des collaborateurs de “Charlie Hebdo” se sont associés à ce texte: Bernar, G. Biard, Cabu, F. Cavanna, Charb, A. Fischetti, Gébé, Honoré, L. Lapin, Luz, Oncle Bernard, X. Pasquini, M. Polac, Riss, Siné, Tignous, Willem et Wolinski.

En chiffres, Charlie Hebdo a connu, en 1999, une perte moyenne de 4.500 numéros en kiosque, compensée en partie par une augmentation constante des abonnements et le succès des hors-séries. La nouvelle formule, lancée le 5 janvier, a produit des effets positifs sur les ventes. Votre article annonce que ce journal est riche et fait entre 14% et 18% de bénéfices. Nous en serions heureux, mais la réalité est moins souriante: le chiffre honorable, mais modeste d’environ 5% est plus proche d’une information sérieuse.

Autre erreur, Philippe Val aurait placé à ses côtés, comme au capital de la société, “plusieurs de ses proches”. Primitivement, les actionnaires des éditions Rotative étaient au nombre de cinq, tous rédacteurs ou dessinateurs. L’un d’eux, notre ami Renaud, possédant deux actions mais ne collaborant plus au journal, a vendu ses titres à notre demande. C’est à l’unanimité que les actionnaires ont voté pour faire entrer dans le capital deux salariés de l’administration.

Il n’y a pas de controverse sur la ligne éditoriale. Celle-ci n’est d’ailleurs pas une ligne, mais une charte générale édictée par François Cavanna, le fondateur du journal. Il y est fait obligation d’être fidèle à la laïcité, à la défense de l’écologie, aux principes démocratiques, aux idéaux des Lumières, aux droits de l’homme, à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et à la dénonciation de la cruauté contre les animaux. Jamais nous n’avons dérogé à ces principes, qui, loin de nous contraindre, nous rassemblent.
Les débats qui ont eu lieu lors de la guerre au Kosovo, et qui, notamment, ont opposé Charb et Philippe Val, se sont exprimés librement dans les colonnes du journal. De même, les différents points de vue lors des élections européennes ont été portés à la connaissance des lecteurs, sans que Philippe Val y exerce aucune censure. Nous nous réjouirions si une telle liberté éditoriale était le fait de toute la presse française.

Enfin, vos accusations contre Philippe Val sont étonnantes pour un journal qui s’honore de sa rigueur et de sa précision: “Sous couvert d’anonymats, d’aucuns lui reprochent la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologiques et économiques de Charlie.” Comment aurait-il pu capter l’héritage symbolique et idéologique du journal puisqu’il collabore étroitement depuis le début avec Cavanna, fondateur du journal et propriétaire du titre, ainsi qu’avec tous les dessinateurs de l’ancienne équipe, qui font partie intégrante de la nouvelle équipe? Quant à la captation de l’héritage économique, si elle était avérée, elle serait un délit relevant des tribunaux. En fait d’héritage, lors de son relancement, tous les premiers frais de fonctionnement du journal ont été assumés par Cabu et Philippe Val, et grâce à un emprunt de 200.000 francs qu’ils ont remboursé dans les semaines suivantes.

Article paru le 26 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via Presselibre.net

(5) Une lettre de Serge Halimi

10 septembre 2008

Cher Philippe,

Dans ton dernier édito, prétextant le fait que, “dans Le Monde diplomatique, je te “dénonce comme suppôt de l’Otan”, tu m’associes à une campagne contre Charlie qui, selon toi, serait conduite simultanément par Cavada, France-Soir, Vivendi, Axa, le Medef, Le Monde et j’en passe… Les nombreux lecteurs de Charlie qui ne lisent pas Le Monde diplomatique risquent de ne pas comprendre de quoi il s’agit et d’être très surpris de me trouver en compagnie de tels persécuteurs.

Il me faut donc préciser, puisque tu ne l’as pas fait, que, dans un article détaillé revenant sur la guerre du Kosovo un an après, Dominique Vidal et moi avons cité un certain nombre d’analyses publiées il y a un an et qui, pour mobiliser l’opinion aux côtés de l’Otan, assimilaient les exactions et assassinats serbes au judéocide nazi. Au nombre des textes que nous rappelons, et que nous discutons preuves à l’appui dans Le Monde diplomatique, figure en effet un extrait de ton premier éditorial de Charlie sur la question.

Je peux comprendre que ce rappel d’un article que tu as peut-être écrit à la hâte et sous le coup de l’émotion ne t’enthousiasme pas trop. Et je sais que parfois les blessures d’amour-propre sont très douloureuses. Mais je m’explique moins le fait qu’un travail d’enquête et de raison m’expose tout
à coup à devoir être amalgamé, dans Charlie Hebdo, au Monde, à Cavada ou au Medef.

Bien amicalement,

Merci de faire part de ces remarques aux lecteurs de Charlie.
Serge Halimi

Via presselibre.net

(4) Les ennemis inattendus (“Charlie Hebdo”)

10 septembre 2008

Six colonnes dans “Le Monde”… Sept ou huit mille signes comme un essaim de frelons qui tourne autour de ma tête. Vite, un seau d’eau! Six colonnes diffamant “Charlie Hebdo” et me décrivant comme un gros con avare, sournois, et vendu au grand capital. La même semaine, Ardisson m’insulte, Serge Halimi dans “Le Monde diplomatique”, me dénonce comme suppôt de l’OTAN – sacré Serge, je ne savais pas que tu volais en essaim –, Cavada ne me supporte plus, “France-Soir” m’attaque, “Marianne” s’aligne, Kessler, le vice-président du Medef, me fait un procès, Capa-Vivendi aussi, Pierre Carles m’écrit pour me comparer à Jean-Marie Messier… 
L’extrême-gauche me traite de sioniste, j’ai même reçu du courrier anonyme me traitant de sale Juif, ce que d’ailleurs je ne prends pas comme une insulte, mais comme un honneur. Mais enfin, il y a là un déchaînement qui m’oblige à faire un stage devant mon miroir afin d’étudier si, vraiment, je suis ce misérable dont je vois ses dessiner le portrait en lisant la presse de la semaine dernière.

“Je vivais à l’écart de la place publique…”, chantait Brassens. Je pourrais chanter à l’unisson. Quand je sors de chez moi, c’est pour aller à “Charlie”, ou bien pour aller chanter à travers la France, dans toutes ces villes que j’ai appris à aimer, ou encore pour me rendre à France-Inter, le lundi, pour faire ma chronique et retrouver mes copains de la radio. Le reste du temps, je vis caché, entouré de mes chats et d’amitiés qui, avec quelques livres, ont tissé la trame de ma vie. Une vie qui me convient, où mon bonheur n’est pas impossible.

J’étais un enfant angoissé. Devenu adulte, des gens que j’admirais, en m’honorant de leur affection, m’ont guéri de ces souffrances enfantines. Comme ils étaient avant tout des hommes ou des femmes qui usaient avec talent et courage d’une liberté que les médiocres négligent, j’ai fait l’apprentissage avec eux du doute, de la libre critique et des choix personnels, en ne rendant compte qu’à ma propre conscience. C’est armé de ce précieux bagage, auquel s’ajoute une lecture minutieuse de Montaigne et de Spinoza, que je me suis retrouvé, au seuil de la quarantaine, en train de faire des journaux et de la radio.

Tout cela suffit-il à faire un journaliste? Un éditorialiste? Je n’en sais rien, et, au fond, cela ne me tracasse pas beaucoup. Dès mes premiers articles publiés, j’ai entretenu avec toi, mon lecteur, un rapport de compagnon. Je t’ai choisi pour dialoguer pendant nos promenades à travers les idées, l’actualité, le monde comme il va… Je considère que j’écris pour mon meilleur ami, qui est très intelligent, et que je peux prendre le risque de me tromper, de le faire réagir, de l’irriter, de l’amuser, voire de l’ennuyer… Avec mon meilleur ami, je peux prendre toutes les libertés. Je lui fais confiance. Je sais bien qu’au bout de la promenade, si âpre qu’ait été la discussion, elle n’aura pas assombri notre affection réciproque. Je ne sais pas écrire autrement. Écrire est un bonheur difficile. Parfois douloureux. Et je suis né enclin à la flemme. Si je finis par me mettre au travail, c’est pour aller au plus intime, comme ça me vient, sans peur, sans souci de plaire ou de déplaire, persuadé de parler à une personne adulte, à mon semblable, à mon intimement égal.

Le théâtre, “Charlie Hebdo”, la radio – telle que j’ai pu en faire grâce à Jean-Luc Hees –, sont des “lieux” idéaux pour pratiquer pareil exercice atypique. L’indépendance qu’on y a, la liberté qui y est permise, la compagnie de qualité qu’ils procurent, les formes diverses qu’ils impliquent, disciplinent agréablement mon goût naturel pour le désordre et la paresse.

Je n’ai fait ni Sciences po ni école de journalisme. J’ai d’ailleurs appris récemment qu’un professeur du Centre de formation des journalistes, depuis des années, s’efforçait de convaincre ses élèves de me mépriser. Je suis presque flatté de faire l’objet d’autant de passions. Heureusement, le mépris, comme l’amour, ne se décrète pas. Le journalisme n’échappe pas à une petite tendance corporatiste, et n’aime pas les “objets écrivants non identifié”. Mais ce n’est pas bien grave. On me prend parfois pour un barbier devenu chirurgien. Mais il m’arrive parfois de venger les lecteurs fatigués d’être rasés par les chirurgiens professionnels. C’est un peu ma place, mon rôle… Je comprends d’ailleurs que cela agace le brave bourrin de l’info qui tire la charrue avec pour seul horizon la dépêche de l’AFP qu’il paraphrasera laborieusement.

Mais lentement, au fil des ans, je me suis fait une autre idée d’un journalisme dont j’accepte les règles mais dont j’ignore volontairement les conventions. Les règles, tout le monde les connaît: respecter les faits, etc. Les conventions: une prétendue objectivité qui confine à un conformisme stérile. Je suis arrivé dans ce métier, non en disant “Je vais tout casser”, mais en me construisant un espace à ma manière, où cohabitent un scepticisme qui m’oblige à tout remettre en discussion et une volonté d’exprimer clairement, au bout du compte, mes choix. Si un jour toutes mes chroniques étaient éditées en volume, on pourrait choisir comme titre général: “Éloge de l’impureté en politique”.

Je ne suis pas dupe. C’est cette impureté qui m’est si brutalement reprochée. Et si, aujourd’hui – tout en sachant que mon sort est beaucoup moins tragique que celui d’un taureau dans l’arène –, je tourne sur la piste avec sur mon dos les banderilles d’Halimi, d’Ardisson, du “Monde”, de “Marianne”, du Medef, de “France-Soir”, du “Figaro”, de Vivendi, d’AXA, de Cavada, si, dans ma mâchoire, quelques fausses dents remplacent celles que des brutes d’extrême droite ont fait voler, une nuit d’automne, dans un parking en me rouant de coups, si dans la même semaine, “Les Inrockuptibles” et Michel Drucker ont eu la gentillesse de dire du bien de moi et si le journaliste de “Marianne”, franc comme un sou percé, me demande mielleusement “Pourquoi cristallisez-vous tant de haine ?”, je sais bien que c’est à mon impureté – impureté de mon parcours, impureté de mes opinions – que je dois ces excès d’honneur et ces indignités. Je ne suis ni un pur journaliste ni un pur gauchiste. Je ne suis pas pur du tout.

Prenons la guerre du Kosovo. Certains ont cru que je faisais partie d’un camp, le leur, radicalement anti-américain. Si j’avais considéré “Charlie” comme une boutique gauchiste où il fallait livrer toutes les semaines au lecteur gauchiste sa cuillerée de gauchisme, j’aurais sans doute récité le catéchisme qu’il fallait. J’aurais été pur. Mais je ne sais pas faire ça. Je ne le saurai jamais. J’ai exprimé mes doutes. J’ai trouvé que toutes les solutions étaient mauvaises. Y compris l’intervention de l’OTAN. Mais au bout du compte, j’ai pensé que la pire des choses était de continuer à laisser Milosevic anéantir le peuple kosovar. Entre la guerre ethnique de Milosevic au Kosovo et la guerre de nos imparfaites démocraties contre Milosevic, j’ai choisi de ne rien cacher à mon lecteur de mon sentiment intime: et j’ai écrit que j’étais pour l’intervention au Kosovo.
Le pur, lui, soit ne choisit pas, soit choisit en fonction d’un idéal lointain de la révolution, qui consiste à souhaiter que le monde devienne invivable. Je suis impur. Je doute qu’une révolte provoquée par l’horreur accouche d’une révolution qui mettra un ordre définitif dans le chaos du monde. Je pense qu’il faut aménager le monde au mieux, avec le moins de souffrance possible, et suivre avec fermeté, et sans déroger aux grands principes des droits de l’Homme, la ligne du moindre désastre.

J’avoue également croire qu’il ne faut même pas souhaiter qu’un ordre définitif établisse le meilleur des mondes. Pour moi, la pureté en politique, c’est une ligne qui va de Hitler à Pol Pot. J’avoue préférer ce que représente Jospin à ce que représente Balladur, Barak à Netanyahou, et même Giscard d’Estaing à Pinochet. En quoi dire cela mutilerait-il l’intransigeance critique? Le mensonge pour la bonne cause, l’aveuglement militant, les catéchismes gauchistes seraient-ils de merveilleux outils de connaissance? Ça se saurait.

Allons, rien de tout cela n’est tabou. Si l’on veut élaborer une critique de gauche efficace – ce qui est mon souhait le plus cher –, il faut bien exprimer les nuances, quitte à bousculer quelques habitudes. Mais à quoi d’autre sert la pensée, sinon à nuancer? Où agrippe-t-on parfois des lambeaux de vérité sinon dans l’infiniment subtil jeu des nuances? Ce jeu est à la fois un devoir de sincérité et un plaisir intellectuel non négligeable.

Avant de prendre congé de toi pour cette semaine, lecteur, je t’offre ces mots de Vladimir Jankélévitch, qui résume bien mieux que moi ce que je voulais te dire: “La condition de l’homme, dans sa modernité, c’est la dissonance. On ne peut réunir tout ce qu’on aime et tout ce qu’on respecte sur une même idée, dans le même camp et sous le même drapeau. (…) Le ciel des valeurs est un ciel déchiré et notre vie écartelée est à l’image de ce ciel déchiré”.
Philippe Val

Article paru le 15 mars 2000.
© Charlie Hebdo, 2000, via presselibre.net

(3) Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de “Charlie-Hebdo” (“Le Monde”)

10 septembre 2008

Après ses prises de position sur la guerre du Kosovo et les élections européennes, l’hebdomadaire satirique a perdu près de 10.000 acheteurs en un an. La crise interne a été résolue avec le départ d’une partie de l’équipe.

Charlie Hebdo serait-il victime de “dommages collatéraux” à retardement de la guerre du Kosovo? Comme de l’engagement très appuyé de son rédacteur en chef, Philippe Val, en faveur de la liste des Verts aux élections européennes de juin 1999. En l’espace d’un an, le journal a perdu, en moyenne, 11.000 exemplaires de vente en kiosque, passant de 70.000 numéros en janvier 1999 à un peu moins de 60.000. Un processus qui s’est dégradé d’abord au mois de mai, date de l’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à l’automne, avant le lancement d’une nouvelle formule qui n’a pas encore produit ses effets.

A tous égards, Charlie Hebdo n’est pas un journal comme les autres. Relancé en 1992 par les fondateurs historiques du titre – Cavanna, Gébé, Cabu, Wolinski, Willem, etc., auxquels s’est joint l’humoriste Philippe Val –, ce journal satirique a vite retrouvé une part de son lectorat longtemps orphelin. Ceux-là ont redécouvert le trait acide des dessins où la dérision côtoie la provocation jusqu’au mauvais goût. Ils ont aussi renoué avec le ton si particulier de chroniques féroces peuplées d’évidents parti-pris et de coups de gueule.

À la faveur des mouvements sociaux de 1995, des manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l’immigration, des mobilisations d’étudiants et de lycéens comme des protestations radicales contre le Front National, Charlie Hebdo a amplifié son audience. Aux côtés des “historiques”, une nouvelle génération de dessinateurs (Charb, Luz, Riss…) est apparue, en phase avec un public plus jeune et plus proche de la mouvance “alternative” de l’écologie politique et de l’extrême gauche.

En renforçant le secteur de l’information, avec l’apport de journalistes dont François Camé, un ancien de Libération, le journal s’est taillé quelques succès d’audience. Plusieurs de ses “scoops”, repris par “l’autre” presse, ont contribué à le sortir de la marginalité, avec une diffusion qui a atteint, avec les abonnements, jusqu’à 90.000 exemplaires.

Crise interne

La guerre du Kosovo puis les élections européennes vont marquer la rupture et provoquer une crise interne. Entre partisans et opposants de l’intervention de l’OTAN, la division s’étale, parfois violemment, dans les colonnes. Dans un courrier signé en sa qualité de ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement, Dominique Voynet s’en est mêlée, distribuant, dans l’édition du 9 juin, les bons et les mauvais points entre les protagonistes. Des États-Unis où il est en reportage, Philippe Val lance, dans la même édition, un appel insistant à voter pour la liste de Daniel Cohn-Bendit. Un peu plus loin dans un entretien, Alain Lipietz, porte-parole de cette formation, explique longuement “qu’entre le marché et l’utopie, les Verts défendent le tiers-secteur”.
Coïncidence ou intention inavouée?

Ce soutien appuyé suscite des réactions. Publié dans un bas de page, un sondage révèle que 36% de la rédaction votera pour la liste d’Arlette Laguiller et d’Alain Krivine et 24% pour les Verts. Pour Philippe Val, Cabu, Cavanna et quelques autres, cette “provocation” est plus qu’“une faute lourde”, une véritable “déclaration de guerre”. Au cours d’une réunion tendue de mise au point, le 16 juin, le rédacteur en chef annonce une nouvelle formule “pour sortir de la crise”. Et en profite pour remettre en cause le secteur de l’information: “Nous étions arrivés au bout de ce que ce type de travail peut amener comme plus-value pour le journal”, explique-t-il aujourd’hui.

“Les Verts incarnent le mieux l’humanisme critique que nous souhaitons défendre”, justifie Philippe Val, en réfutant son appartenance militante et encore moins tout lien organique. La rumeur de son éventuelle candidature aux prochaines élections municipales à Joinville-le-Pont a accentué le doute: “Matériellement, je n’en ai pas le temps. Mais j’ai envie d’aider et si les gens ont besoin de moi, je m’engagerai”, précise-t-il.
Avec le départ de François Camé et de plusieurs collaborateurs opposés à une ligne politique trop conciliante à l’égard du gouvernement et la gauche “plurielle”, Philippe Val a repris en main le contenu et le fonctionnement du journal. Dans la nouvelle maquette, le dessin a retrouvé une place privilégiée aux côtés “d’enquêtes approfondies qui suscitent une réflexion et une mobilisation intellectuelle sur l’actualité”, explique-t-il. Des rubriques, à dominante culturelle et artistique, ont été ajoutées pour rendre compte “des nouvelles formes d’humanisme contemporain”.

Dans la réorganisation, le “patron” évoque également les rigueurs de gestion d’un journal sans publicité. L’entreprise, pourtant, est prospère et les salariés plutôt bien payés. Son bénéfice approcherait les 15 à 18% du chiffre d’affaires, même s’il lui faut constituer des réserves financières en prévision de 23 procès en cours.

Lors des débats internes, la personnalité de Philippe Val a pesé. Sous couvert d’anonymat, d’aucuns lui reprochent “la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologique et économique de Charlie. D’autres s’étonnent qu’il ait placé, à ses côtés comme au capital de la société, plusieurs de ses proches et fidèles. Tout en poursuivant une carrière d’artiste et de chroniqueur à France-Inter, le rédacteur en chef reconnaît avoir “bousculé des habitudes”. 
La nouvelle formule n’a pas encore redressé les ventes, mais son initiateur revendique un peu de temps. “Je n’ai pas envie d’écrire marketing”, avoue-t-il à l’attention des lecteurs perdus. Pour un certain nombre d’entre eux, le vide s’est déjà installé.
Michel Delberghe

Article paru le 4 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via presselibre.net

(2) Médias et désinformation (“Le Monde diplo”)

10 septembre 2008

LEÇONS D’UNE GUERRE

Médias et désinformation

Le Kosovo a été victime, pendant plus de dix ans, d’une politique d’apartheid menée par Belgrade. La répression contre l’Armée de libération (UCK) y avait pris, en 1998, un tour massif et sanglant. S’agissait-il pour autant, comme le flot des réfugiés semblait l’accréditer, d’un génocide que seule l’intervention occidentale pouvait stopper? Un an après, cette justification de la guerre menée par l’OTAN a perdu beaucoup de sa crédibilité – et avec elle la couverture médiatique soi-disant “exemplaire” de l’opération. Les enquêtes menées sur place par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et les organismes européens comme internationaux, mais aussi par quelques journalistes, modifient radicalement la lecture des événements. Sans même parler de cette “contre-épuration ethnique” qui vise à présent Serbes et Tziganes du Kosovo.

Par Serge Halimi et Dominique Vidal

(lire la suite sur le site du Monde diplomatique).

Quand j’étais gauchiste

9 septembre 2008
légende

De nos années gauchistes, Cabu (ci-dessus) et moi n'avons rien conservé, si ce n'est quelques photos…

Mon conservatisme
En devient gênant.
Ma pauv’ Caroline
J’ai cinquante-six ans.
Je passe sur i>Télé
Avec Askolovitch.
Mais j’étais moins conspué
Quand j’étais gauchiste.

J’buvais du Pastis
À la Fête de L’Huma.
J’étais la coqueluche
D’tous les syndicats.
J’critiquais les médias
Avec Serge Halimi.
J’soutenais Pour voir Pas vu
Quand j’étais gauchiste.

Le soir à la télé
J’embrochais l’Medef.
Cabu m’attendait
Planqué, dans sa vieille DS.
On s’est pris des procès
En veux-tu, en voici.
J’avais une vie d’cinglé
Quand j’étais gauchiste.

Les gens d’la police
Me crachaient dessus.
Les nouveaux philosophes
Je leur bottais le cul
Dans mes éditoriaux
L’ultralibéralisme
S’en prenait plein la gueule
Quand j’étais gauchiste.

Ma pauv’ Caroline,
J’ai cinquante-six ans.
J’ai appris qu’Alain Krivine
Est mort dernièrement.
J’ai fêté les adieux
D’Daniel Bilalian.
Pour moi y a longtemps qu’c’est fini
Les choses sont complexes aujourd’hui.
Mais je kiffe quand même grave le Modem
Et ça distrait ma vie.

Pour moi y a longtemps qu’c’est fini
J’fais du Duhamel aujourd’hui.
Mais je mange quand même les plats que j’aime
Chez Lipp, ma brasserie.

(Avec la contribution involontaire de Michel Delpech.)

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Un entretien avec Philippe Val

Où va “Charlie Hebdo” ?

Que se passe-t-il à “Charlie” ? Au-delà des colonnes de l’hebdo satirique, politique et salutaire, les récents éditos du rédacteur en chef Philippe Val suscitent la controverse. Nous avions d’autant plus envie d’en discuter avec lui qu’il ne nous [la LCR, ndp] épargne pas vraiment. Débat sans détours, âpre mais ouvert. À suivre…

“Rouge” : Ton spectacle (1) s’ouvre sur la résistance, l’indignation… Quand tu fustiges dans Charlie le Medef ou Vivendi, on suit; quand tu défends le bilan du gouvernement, on comprend moins.

Philippe Val : Ma position est difficile à tenir. Je ne soutiens pas le gouvernement; mais si Jospin fait quelque chose qui me semble juste, je dois laisser entendre que je trouve ça bien, si je veux le critiquer radicalement sur ce qui m’indigne. Certains modes d’application des 35 heures ont été une monnaie d’échange avec le Medef, il faut le dénoncer; mais en gros, les 35 heures, c’est une vraie réforme sociale. Je connais des gens qui ont des boulots très difficiles: ça change leur vie…

Si on tape sur tout le monde de la même façon, les choses qu’on écrit n’ont plus de sens. Si je tape sur Vivendi, sur Kessler, je veux que ça leur fasse mal. Pour ça, il faut que je sois crédible. Je le suis un peu: ils me font un procès (2). Qui a un procès avec eux? Qui va au charbon? On n’est pas très nombreux… Je suis un mauvais ennemi pour vous. Si je suis attaqué, vous n’avez pas intérêt à espérer que je sois vaincu. Je fais ce que je peux avec ce que je suis. Ma formation n’est pas la même, mais ce n’est pas une ennemie de la vôtre. On ferait mieux de considérer ce qu’on a en commun. Ce qui nous oppose n’est pas très radical.

– Pourtant tu écris que pour une partie de la gauche radicale, la victoire du fascisme pousserait la révolte, voire la révolution (3).

Ce ne sont pas les gens autour de Krivine qui pensent ça. Mais vous ne pouvez pas nier que ça existe.

– Ce sont des courants très marginaux ! En réalité, tu t’en prends à Arlette Laguiller et Alain Krivine.

Plutôt à Arlette qu’à Alain…

– Il ne semble pas y avoir de possibilité de débat avec toi. Les rares fois où nous sommes mentionnés c’est l’exécution en bonne et due forme. On a du mal à le comprendre autrement que par une évolution politique, d’abord avec la guerre du Kosovo…

Ce n’est pas une évolution politique. J’aurais réagi de la même façon il y a quelques années. Par ailleurs, j’ai laissé libres de s’exprimer dans Charlie Hebdo ceux qui s’opposaient à mon point de vue. Ce sont des gens que j’aime beaucoup, avec qui j’ai plaisir à travailler. Ils sont toujours là, contrairement à ce qu’a dit Le Monde. Ceux qui sont partis ne sont pas ceux-là.

– Dans ton spectacle, le texte sur le Kosovo a l’allure d’une violente lettre de rupture: s’opposer aux bombardements, c’est “un peu criminel”. On entend surtout “criminel”!

Ce n’est pas une lettre de rupture. La porte est ouverte. Non pas que je me sente un leader rassembleur, je ne le serai jamais. Mais je suis quelqu’un qui écrit, qui réfléchit… En 1992, nous avons publié un reportage, terrifiant, de Jean-Luc Porquet sur le Kosovo; cet apartheid n’a pas intéressé grand-monde, c’était recouvert par la guerre en Bosnie. J’ai aussi ramené un reportage de Bosnie avant les accords de Dayton. Les choses étaient horriblement claires, il y avait des bourreaux et des victimes. Il faut faire des choix.

– Pour toi, s’opposer à l’OTAN, c’était faire le choix du bourreau?

Bien sûr. Il fallait que ça s’arrête ! J’ai fait le choix qui me hérissait le moins, celui qui mettait fin à l’apartheid serbe au Kosovo. J’aurais voulu que ça se fasse plus gentiment… Ça s’est fait avec des bombes.

– Ensuite il y a eu le clash de l’appel au vote pour les européennes.

Ce n’est pas le débat qui m’a posé problème. Mes adversaires avaient en partie raison. Sur Cohn-Bendit, j’étais très réticent. Je connais des gens aux Verts, comme Marie-Christine Blandin, qui me semblent plus intéressants. Quand j’ai fait ce choix, j’étais aux États-Unis, j’ai fait une “carte postale”.

– En tant que rédacteur en chef, ça prend un poids particulier.

Bien sûr… C’est comme ça, c’est moi qui suis là. Libre à tout le monde de faire ce qu’il veut. Si je n’avais pas été pressé par ce qui se passait ici (4), je m’y serais pris autrement. Mais j’étais énervé et je ne pouvais pas l’exprimer. Et puis j’étais sur une monstruosité écologique, une mine à ciel ouvert où on sacrifie des vies humaines… J’étais en plein là-dedans, j’ai dit “je vais voter Verts”.

– Ça ne correspond pas au soutien de Charlie à une composante de la majorité plurielle ?

Non, je peux dire publiquement pourquoi je ne suis pas d’accord avec les Verts; sur certains points, comme le transfert de pouvoirs aux régions, je ne suis pas d’accord.

– En juin 1998, tu écrivais : “La vraie droite d’aujourd’hui, c’est le PS. […] C’est sur sa gauche que doit se construire une opposition parlementaire.” Ce n’est pas ce qui transparaît.

Pourtant je suis persuadé de ça. Mais je suis talonné par des gauchistes! Si je ne l’étais pas, je ne serais pas condamné à répondre aux conneries qu’ils écrivent.

– Tu sembles être devenu le pourfendeur de l’extrême gauche.

Pas du tout. Quand je rencontre Attac, Ras l’Front, des gens engagés chez vous, c’est ma famille… Mais il faut montrer que les choses sont compliquées. J’essaie de rendre crédible une critique à gauche de la gauche qui ne soit pas le nez rouge gauchiste… Je vous énerve, vous m’avez énervé aussi, mais je ne me sens pas proche de l’UDF. Quand je rencontre des gens de chez vous, j’ai l’impression que ce sont plutôt des amis. Je l’ai dit à Krivine: qu’est-ce que tu vas faire avec Laguiller aux européennes?…

– Sur l’affaire du vote de la taxe Tobin, « les Guignols » ont décrit Arlette Laguiller comme le suppôt du Grand Capital. C’est choquant de retrouver ce type d’arguments dans Charlie sous la plume de quelqu’un qui dit “on est un peu de la même famille”!

Elle prête le flanc à ça…

– Elle n’est pas responsable de la non-taxation des capitaux spéculatifs! Et puis ce n’est pas une question de désaccord. Bien au-delà de nos rangs, il y a une interrogation: où va Charlie Hebdo du point de vue politique?

Je ne suis pas sourd à ça… J’ai manqué de nuances peut-être, là-dedans. Peut-être qu’on ne travaille pas suffisamment à un inventaire: ce qui reste de cette gauche de la gauche, sur quoi elle ne veut pas transiger. Ce qu’on a en commun, peut-être même avec les Verts. Pourquoi on n’aurait pas des débats importants, par exemple ce qui peut faire partie du marché et ce qui ne doit pas y rentrer… Sur l’école, la culture, les transports, l’eau, ce que doit être un service public audiovisuel, on peut tomber d’accord. Qu’on postule l’attachement aux libertés individuelles, à la démocratie et aux droits de l’Homme. Et qu’on dise: maintenant, voilà ce qu’on veut. Et que ce soit très radical, qu’on monte au charbon!

On devrait choisir quelques thèmes dont on sait qu’ils préoccupent vraiment les gens, parce que c’est un problème d’évolution de la démocratie. Qu’est-ce que c’est, les lieux de débat où s’élaborent les décisions? Est-ce que le Parlement ne devient pas la reine Juliana face à TF1? Peut-être aussi qu’on pourrait mettre en évidence ce pour quoi on se bagarre ensemble, bien souvent, mais que ce ne soit pas un vague sentiment d’être à gauche de la gauche, dire pourquoi…
Propos recueillis par Marine Gérard et Robert March

1. Val est en tournée avec un spectacle de chansons, “Hôtel de l’Univers”.

2. L’agence Capa (cf. Rouge du 2 mars) et Kessler ont intenté un procès à Val.

3. Charlie du 16 février.

4. Un sondage sur les intentions de vote dans la rédaction a été publié dans ce même numéro de Charlie (liste LO-LCR majoritaire).

Article paru le 23 mars 2000.
© Rouge, 2000
, via presselibre.net

Ma cabane au Kosovo

8 septembre 2008
légende

Ah qu'elles sont jolies les bombes de Jamie Shea! Laï laï laï laï laï laï laï laï laï laï…

Si j’ai déclaré la guerre à la Serbie, en 1999, c’est avant tout en souvenir de ma grand-mère maternelle.

En 1940, pendant l’exode, Mamie Juju avait dû fuir, comme tant d’autres Français, devant l’armée du Reich. Sur le chemin de terre boueux qui la conduisait à Vichy, pour une cure thermale bien méritée, elle s’est malencontreusement pris le pied dans une racine et s’est rétamée de tout son long dans la gadoue. Personne ne s’est arrêté pour lui porter secours; elle a dû se relever toute seule, malgré ses rhumatismes, non sans avoir salopé sa belle robe du dimanche.

Cet épisode a laissé un profond traumatisme dans ma famille. De peur que je ne rate ma scolarité, ma mère ne m’a raconté cette histoire que le jour de mes vingt ans.

C’est en souvenir de cette brimade qui préfigurait la rafle du Vél d’Hiv’ que, devant la longue file des réfugiés kosovars fuyant les soudards serbes, j’écrivais dans Charlie, le 15 mai 1999: “Aujourd’hui, celui qui n’est pas, ne serait-ce qu’une seconde, une petite grand-mère à bout de force, allongée dans la boue en travers du chemin, celui-là n’a rien compris au monde qui l’entoure.”

A contrario je peux dire que c’est un peu grâce à Mamie Juju, à qui je pense souvent, si, de mon côté, j’ai tout compris au monde qui m’entoure.

Il est vrai que pour moi, la Seconde Guerre mondiale est un horizon indépassable: c’est bel et bien la matrice de ma philosophie anti-totalitaire. Dès qu’un problème survient quelque part, j’ai un truc incroyablement efficace pour savoir ce qu’il faut en penser: je remplace le sujet de la phrase par juif, par nazi, par collabo ou encore par Munichois, selon les cas, et là, abracadabra: les pièces du puzzle vont se ranger toutes seules à leur place et je peux alors pondre un de mes célèbres éditos vengeurs. Pour le Kosovo, ça a très bien marché, comme en témoigne cette saillie du 31 mars 1999:

“Lisons un journal, en remplaçant ‘Kosovar’ par ‘juif’. Les troupes de Milosevic organisent des pogroms, détruisent les villages, assassinent les hommes, et contraignent à l’exode femmes et enfants juifs. Qu’est-ce qu’on fait, on intervient, ou pas? Ah, je sens un flottement, même parmi les pacifistes. À part les équivalents de Céline, de Drieu La Rochelle et des communistes solidaires du pacte germano-soviétique, on décide fermement qu’on ne peut pas laisser faire ça.”

Vous avez compris le truc? Essayez chez vous, vous verrez: avec ma méthode, l’intelligence est désormais à portée de toutes les bourses.

Comme tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir Mamie Juju pour grand-mère, il s’est bien sûr trouvé quelques pacifistes bêlants (des Munichois), une poignée de rouges-bruns nostalgiques de la grande Serbie (des collabos) et quelques antiaméricains judéophobes (des néonazis) pour suggérer que ce déluge de bombes sur la Serbie n’avait pas lieu d’être, que pas le moindre génocide ne menaçait les Kosovars et qu’il fallait vraiment se montrer flemmard et grégaire comme un éditorialiste parisien pour sauter à pieds joints dans la propagande éhontée de Jamie Shea, le porte-parole de l’Otan.

Mais j’ai tenu bon. De jour comme de nuit, j’ai balancé mes bombes à fragmentation éditoriale sur les lignes ennemies jusqu’à la victoire finale. Charlie y a perdu au passage quelques milliers de lecteurs, mais c’est bien peu de choses par rapport à ce que j’y ai moi-même gagné: le respect des gens qui font avancer le monde, de Dany Cohn-Bendit à Alain Duhamel, en passant par BHL ou Claire Chazal.

De toute façon, ça faisait longtemps que je souhaitas abandonner à Emmaüs mes derniers oripeaux gauchistes afin de me vêtir de neuf, et de pouvoir enfin élever mon regard au-delà de l’horizon simpliste qui est le lot quotidien des pauvres d’esprit situés à la gauche du PS: anticolonialisme = bien; libéralisme = mal, et autres fadaises binaires pour adolescents attardés. À mes yeux, “un intellectuel qui pense que le monde est simple manifeste son abandon du débat d’idées pour l’adhésion à une idéologie.” Et toc!

Alors, en 1999, j’ai fait le grand saut: j’ai divorcé d’avec la gauche de la gauche. Dans l’euphorie de ma nouvelle vie qui commençait, c’est à peine si j’ai prêté attention aux piqûres bénignes des quelques moustiques staliniens aigris qui s’en offusquaient – je fais ce que je veux, d’abord, on est en République!

Tiens, La Vache folle, par exemple. Exhumons, à l’intention des jeunes génération, l’article lamentable publié par cette feuille de chou écolo-munichoise, heureusement disparue depuis…

VAL T’EN GUERRE

Comment le rédacteur en chef de “Charlie Hebdo” a tenté de faire du journal satirique une brochure de l’OTAN.

La guerre au Kosovo inspira à Philippe Val une idée: “Réfléchir au moyen de subvertir abruptement les apparences afin d’apercevoir un bout d’une réalité qui dérange les certitudes” (1). La subversion, en effet, fut abrupte. Deux mois durant, il emprunta aux gramophones de la pensée militaire les raisonnements les plus foireux. Sa thèse: tout opposant à la guerre serait au mieux un ennemi de la démocratie, au pire, un nostalgique du IIIe Reich.

Premier acte, “aucune autre solution n’est envisageable” et “toute discussion sur ce point est vaine” (14 avril). Prétendre le contraire comme l’extrême gauche, les intellectuels de la gauche “radicale”, ou bon nombre de militants verts, équivaudrait à “abandonner les Kosovars” et à “défendre les agissements d’un État malade du nationalisme” (7 avril 1999). Basé sur un faux dilemme, taillé en pièces par les faits (2), ce cadre de pensée inspiré par l’Alliance sera recuit par la presse dite de gauche tout au long du conflit. Val apportera d’ailleurs sa perle aux chapelets d’autocongratulations qui, comme de sous la queue d’un âne (3), sortent des plumes éditorialisantes: “Les journalistes, échaudés par Timisoara, la guerre du Golfe et le débarquement en Somalie, font bien attention à ne pas faire de ‘propagande’ pour un camp ou pour l’autre. D’ailleurs, même l’état-major de l’OTAN ne cesse – et tant mieux – de reconnaître ses erreurs de bombardements. On en est à six ‘bavures’”, se félicite-t-il le 5 mai, reprenant en chœur les pitreries de Jamie Shea, propagandiste en chef de l’OTAN dont les mensonges seront mêmes dénoncés par Reporters sans frontières.

Cette formidable “démocratie” américaine
Acte 2, les bombardements seraient forcément justes puisqu’ils sont décidés par des démocraties au nom des valeurs qu’elles sauraient si bien appliquer chez elles. Car pour Val, dans les pays occidentaux, “en cas d’abus de la violence dont l’État a le monopole il y a des recours, il y a l’opinion (4), il y a une presse libre, il y a un système d’appel aux décisions des tribunaux” (19 mai). Les victimes des violences policières, les sans-papiers livrés à l’arbitraire judiciaire et détenus dans des conditions inhumaines, seront contents de l’apprendre. Un problème subsiste toutefois: la “guerre humanitaire” est conduite par les États-Unis, leader mondial des prestataires de services dictatoriaux. Soucieux de désamorcer la suspicion légitime de ses lecteurs, Val entame une pitoyable plaidoirie: “En Amérique, lorsque les droits de l’Homme sont bafoués, c’est que le pouvoir a transgressé la loi.” En somme, pourvu qu’ils naissent libres et égaux en droits, les hommes peuvent bien finir sur la chaise électrique ou dans les pénitenciers où sont enfermés en masse, et en toute légalité, les pauvres et les Noirs.

Acte 3 : tout refus de célébrer la “démocratie” américaine serait symptomatique d’inclinations néonazies. Pour nouer cette grosse ficelle au cou des réfractaires, Val convoque successivement Montaigne, Berl, Proust, Einstein, Galilée, Charles Trénet, et explique: “L’antiaméricanisme qui ressort en ce moment sent le gaz. Au sinistre ‘plutôt Hitler que Blum’ répond, toutes proportions gardées, le non moins sinistre ‘plutôt Milosevic que Clinton’.” Ainsi, les anti-impérialistes seraient mus par “la haine de la démocratie et l’antisémitisme”. Argument massue: “Il y a plus de Juifs aux États-Unis qu’en Israël, pas vrai?” (28 avril). Parti trois semaines plus tard enquêter aux USA, Philippe Val redécouvrait que vue de près, la “démocratie” américaine le faisait gerber.

Les lumineux sentiers de la gloire médiatique
Au cours de ces mois d’ébriété belliciste, le rédacteur en chef de Charlie utilisa ou cautionna les méthodes les plus douteuses. Le 5 mai, l’hebdomadaire publie un courrier de dénonciation comparant Daniel Mermet (animateur de l’émission de radio “Là-bas si j’y suis”) aux speakers des années 1930 qui laissaient “trois minutes pour Hitler, trois minutes pour les Juifs”. Sa faute: avoir donné la parole à une journaliste serbe. N’ayant pas jugé utile une écoute préalable de la bande incriminée, Val dut publier un rectificatif la semaine suivante. En interne, Charb, principal opposant à la “ligne Val” n’est pas épargné: le dessinateur Riss assimile son discours à celui de Philippe Henriot, journaliste collabo sous l’occupation (19 mai).

Décidément riche en surprises, ce numéro consacre aux Balkans un supplément bourré d’informations jusque-là censurées par les médias: des témoignages et des photos de réfugiés Kosovars dans un camp en Macédoine, doublés d’un reportage de Val et Wolinski en Grèce. À les lire, les Macédoniens seraient un ramassis d’égoïstes, racistes et proserbes; les Grecs formeraient quant à eux un peuple de disneyphiles décérébrés aussi enclins à défendre Milosevic qu’à danser le sirtaki. Journal de lutte contre l’extrême droite, Charlie répandait sans scrupule une coulée de poncifs xénophobes.

Où s’arrêtera la normalisation ?
Le 9 juin, Dominique Voynet, représentante du pouvoir en place, faisait irruption par courrier dans les colonnes “libertaires” pour arbitrer une querelle interne en faveur de Riss, dont une brève précisait qu’il animait le soir même un meeting des Verts. À propos de la guerre, la ministre déclarait se retrouver dans les positions de Philippe Val. Lequel, hasard extraordinaire, se fendait quelques pages plus tôt d’un vibrant appel à voter Cohn-Bendit. “Laisser le monopole de l’éthique à BHL relève de l’aveuglement”, écrivait Val le 19 mai. Qu’il se rassure, le marché des intellectuels de cour est ouvert. Il suffit pour y entrer d’investir quelques reniements. Mais si son besogneux bachotage l’autorise à sortir de L’Encyclopédie, peut-être sursautera-t-il à cette réflexion de Swift: “L’ambition souvent fait accepter les postures les plus basses: c’est ainsi qu’on grimpe dans la même posture que l’on rampe.”
Pierre Rimbert
Dessin : Gros

1. Philippe Val, “À la recherche du Kosovar perdu”, Charlie Hebdo, 28 avril 1999. Pour les citations suivantes de Val dans Charlie, on n’indiquera que la date de publication.

2. Accélération des déplacements de population, ferveur nationaliste en Serbie.

3. Laurent Joffrin, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, excelle à cet exercice. Lire La Vache folle, n°22, p. 7.

4. Ah bon ? Val n’écrivait-il pas dans son édito du 5 mai 1999: “Le paradoxe de la démocratie, c’est que l’opinion – en tant que sa rentabilité est mesurable à la dose d’erreur dont on la nourrit – en est l’épouvantable limite”?

Article paru en juin 1999.
© La Vache folle, 1999, via presselibre.net