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L’incompris

4 novembre 2008
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J’ai fait un rêve médiéval (3)

4 septembre 2008
“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre avant de quitter l'abbaye, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

Relevant nos robes, nous fonçâmes, à travers la cour de l’abbaye, vers le local où gisait le corps, poilu mais sans vie, de Petit Frère Zemmour. Son cadavre, atrocement mutilé, avait été pendu par les pieds au-dessus d’une cuve de vernis à ongle dans laquelle trempait sa tête de linotte. Face à ce triste spectacle, l’abbé de Hollande soupira:

– C’est certainement l’œuvre du Malin. Quel chrétien aurait pu décemment faire subir ces outrages à Petit Frère Zemmour, cet apôtre de la tolérance qu’on aurait cru tout droit sorti de la Cène? Toute sa vie, il l’a passée à alerter ses contemporains des dangers d’une illusoire modernité et des vices tapis dans les bourrelets obscènes du métissage. Tour à tour pourfendeur des femmes, ces bougresses qui réfléchissent avec leur fondement, des Sarrasins, ces égorgeurs de chrétiens patentés, des invertis, ces créatures habitées par Belzébuth, des gueux, ces inutiles qui réclament plus que le peu qu’ils ont et qui est déjà trop bien pour eux, oui, contempteur lucide de tous les rebuts qui fourmillent en ce bas Moyen Âge et dont les descendants coloniseront un jour l’Internet, Petit Frère Zemmour était le plus digne – et le plus poilu – serviteur du Christ parmi nous!

De mon côté, je récusais intérieurement cette analyse. La Raison me soufflait que Petit Frère Zemmour avait plus probablement décidé de mettre fin à ses jours, même si la méthode qu’il avait choisie témoignait d’une singulière détermination. Soucieux de tordre le cou à la superstition, berceau de tous les intégrismes, je priai Messer l’abbé de m’autoriser à mener l’enquête auprès des moines. Il accepta d’autant plus volontiers ma proposition qu’il craignait que Bernardo Lévi, un nouvel inquisiteur aux sentences particulièrement redoutées, ne soit dépêché depuis Avignon pour défier le serial monk killer satanique qui, à l’en croire, officiait en ces murs.

Chemin faisant, j’allais faire la connaissance de Frère Alexei d’Adlevaragine. Un drôle de moine, celui-là ! Dans sa jeunesse, il avait embrassé avec fougue les théories du prédicateur moustachu Stalinus: et que je te proclame la lutte des classes! et que je te collectivise les moyens de production! et que je te Comecon l’Église d’Orient! et que je te déporte dans les Ardennes les érudits déviationnistes! Et puis, au fur et à mesure que son tour de taille avait pris de l’envergure, sa vision du monde s’était complexifiée, et Frère Alexei était peu à peu devenu l’un des experts en stratégie militaire les plus écoutés de toute la Chrétienté. Le Roi avait même été jusqu’à décorer cet ancien agitateur staliniscain de l’Ordre de la Maison-Blanche.

Frère Alexei était assisté par un moine un peu demeuré, lui aussi ancien staliniscain repenti, Frère Dominique, qui se faisait appeler “le Comte d’Arte” mais que tout le monde appelait Duconte. Il s’exprimait dans un esperanto aléatoire où ce simplet mixait sans les comprendre toutes les âneries entendues sur la place des villages alentour, depuis Foksnyouse jusqu’à Ouachingue Thone-Poste en passant par Lautan ou La Scie-Hayet.

En fin d’après-midi, j’ai pu enfin être présenté au Vénérable Alain (aka Frère Kinkielfraut). Aveugle et sourd, ce moine soldat âgé d’une soixantaine d’années mais qui en paraît quatre-vingt-seize est un peu l’âme, la mémoire et le gardien de l’abbaye. Autodidacte surdoué, il s’est imposé comme l’un des plus brillants entomologistes de toute la Chrétienté, grâce notamment à ses travaux révolutionnaires sur la ligature des trompes chez la Scathophaga stercoraria, tout en posant les bases de la biologie médiévale à travers sa Classification des races humaines, depuis le barbare mahométan jusqu’au gentilhomme éclairé de Noilly-sur-Saône.

Un type un peu inquiétant tout de même, ce Vénérable Alain. La mine lugubre, le teint verdâtre, l’œil halluciné quoique voilé par la cécité, la main fouettant l’air au gré de ses admonestations, il engueule la terre entière à longueur de journées et prédit l’apocalypse dès qu’une poule s’apprête à pondre! Il m’a un peu foutu les jetons en me révélant que les jeunes générations de moines seraient en fait composées de démons venus des enfers pour nous accoutumer aux Rhap (des ménestrels sodomites qui vouent un culte païen à Mercedes, la déesse de la vitesse), infiltrer des sarrasins dans nos équipes de jeu de paume et sacrifier notre chère belle langue au culte maléfique de Hessémesse, la déesse de la mobilité – car, selon lui, le destin de la civilisation est lié a celui de la langue

Mais le pire danger, selon le Vénérable Alain, résiderait dans les livres, dans la mesure où une immense majorité d’entre eux sont écrits par des hérétiques. Aussi préconise-t-il de brûler les ouvrages sacrilèges, afin de permettre aux pauvres de se chauffer cet hiver – preuve magistrale de son grand cœur! –, et de jeter leurs auteurs au bûcher, histoire de faire un exemple – car Alain est également un pédagogue de renom. J’ai énormément appris au cours de cet entretien, qui m’a bien guéri de ma candeur franciscaine.

Bon, je vous passe les détails de mes autres interrogatoires, ainsi que les copulations nocturnes du jeune Cabu avec une sauvageonne des cités, la visite de quelques gras prélats envoyés par le Pape pour trancher une sombre controverse relative à l’ISF, la mort de Frère Ardisson, retrouvé dans les toilettes publiques de l’abbaye avec un énorme godemiché enfoncé dans la gorge – ce qui n’est que justice, au terme d’une vie passée à dévergonder le service public de notre mère l’Église –, les chasses aux sorcières de Bernardo Lévi à travers la région… C’est pas parce que c’est un rêve qu’on va y passer la nuit non plus.

Je vous abandonne donc, le temps d’une page de réclame, avant de vous relater, dans le quatrième et dernier volet de cette superproduction onirique, le dénouement sordide de ce cauchemar qui m’a fait me réveiller en hurlant, le cœur battant, les draps mouillés de sueur et d’urine, comme aux pires heures de ma déportation en pensionnat…

(à suivre)

J’ai fait un rêve médiéval (2)

1 septembre 2008
“l'Enluminé".

Moine contemplatif ayant dû fuir Constantinople en raison des fatwas ottomanes qui réclamaient son éviscération, adorateur fervent de saint Nicolas, le saint patron des écoliers, Petit Frère Zemmour était l'un des enlumineurs d'actualités les plus réputés de tout le bas Moyen Âge. Il en tirait d'ailleurs son surnom: “l'Enluminé”.

Le lendemain matin, après la messe de 4 heures, Cabu et moi partîmes à la découverte de l’abbaye. Ce lieu était réputé pour la munificence de sa bibliothèque, laquelle réunissait les éditions originales des plus brillants ouvrages jamais parus dans toute la Chrétienté.

La légende prétendait même qu’une salle était entièrement consacrée aux œuvres complètes de Frère Duhamel, le flatteur des princes, un exégète tellement prolixe qu’il lui fallait moins de temps pour pondre un livre qu’il n’en fallait à son âne pour déféquer.

Les ouvrages pieux de sainte Oriana ou de l’abbesse Caroline y voisinaient avec les classiques de la Grèce et de la Rome antique: Poivredarvor, Jandaniel, Barbier le jeune, Clodimbert…

Avide de goûter ces nourritures célestes, je devais pourtant me heurter aux lubies perverses du moine qui, tel un cerbère contre-nature, gardait l’entrée de cet Éden de l’érudition. Il s’agissait de Frère Ardisson, le sodomite à lunettes noires que j’avais entendu se mortifier la veille au soir. Alors que je m’élançais vers la porte de la bibliothèque, il m’en bloqua l’accès et exigea que je réponde à une énigme si je voulais poursuivre mon chemin. J’acquiesçai malgré moi.

– Est-ce que sucer c’est tromper ? me questionna-t-il.

J’avais beau retourner ma mémoire en tous sens, comme on le fait d’une pièce, je ne parvenais à trouver la réponse ni dans les Évangiles ni dans la philosophie aristotélicienne. Aussi préférai-je, momentanément, rebrousser chemin. La solution de cette énigme devait probablement se nicher dans quelque ouvrage profane dont je n’étais pas familier.

Plus tard dans la matinée, lors de la collation,  je retrouvai l’ensemble de la communauté autour d’un en-cas frugal concocté par Frère Lipp: soufflé de chevreuil à la marmelade de truffes, civet de sanglier et sa purée printanière, tête de veau aux quenelles de morilles, espadon à la mode de Caen, pudding aux rognons de pigeonneau et pieds de cochon, assortiment de fromages de la Chrétienté, fondant aux trois cacaos dans son coulis de pétales de rose tièdes, sorbet papaye-nougat, macarons, capuccino… Le tout arrosé d’excellents crus et d’une eau de vie à vous réveiller Frère Cavanna pendant la messe.

En l’absence de Frère Sevran, c’est le jeune Cabu de Melk qui fut désigné par les moines pour égayer la fin du repas par quelques chants. Un peu éméché, il entonna les premières paroles du Gorille, un hymne cathare, et je dus lui administrer un grand coup de pied dans les tibias pour l’obliger à revenir à un répertoire plus convenable dans une abbaye – ce novice hérétique me donne décidément du fil à retordre; encore une comme ça et je le renvoie à sa mère! Il entama alors un cantique que cette dernière avait composé dans sa jeunesse suite à une apparition de la Vierge: Ouh la menteuse!, ce qui plongea notre tablée dans une mystique ébullition.

C’est alors qu’un cri terrifiant retentit, qui me fit recracher ma dernière bouchée de fondant aux trois cacaos dans la frimousse impassible de l’abbé de Hollande. Un moine s’approcha du maître des lieux, tandis que celui-ci essuyait les traces de coulis perlant sur son front, pour lui glisser à l’oreille quelques mots que couvrirent les ronflements de Frère Alexei, assis à côté de moi et qui avait commencé à somnoler. Les sourcils contrariés, la bouche pincée, Messer l’abbé se leva lentement pour annoncer à tous l’affreuse nouvelle:

– Mes biens chers frères, Dieu nous envoie une nouvelle épreuve: Il vient de rappeler à Lui Petit Frère Zemmour, notre Enluminé bien-aimé…

(à suivre…)