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(3) Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de “Charlie-Hebdo” (“Le Monde”)

10 septembre 2008

Après ses prises de position sur la guerre du Kosovo et les élections européennes, l’hebdomadaire satirique a perdu près de 10.000 acheteurs en un an. La crise interne a été résolue avec le départ d’une partie de l’équipe.

Charlie Hebdo serait-il victime de “dommages collatéraux” à retardement de la guerre du Kosovo? Comme de l’engagement très appuyé de son rédacteur en chef, Philippe Val, en faveur de la liste des Verts aux élections européennes de juin 1999. En l’espace d’un an, le journal a perdu, en moyenne, 11.000 exemplaires de vente en kiosque, passant de 70.000 numéros en janvier 1999 à un peu moins de 60.000. Un processus qui s’est dégradé d’abord au mois de mai, date de l’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à l’automne, avant le lancement d’une nouvelle formule qui n’a pas encore produit ses effets.

A tous égards, Charlie Hebdo n’est pas un journal comme les autres. Relancé en 1992 par les fondateurs historiques du titre – Cavanna, Gébé, Cabu, Wolinski, Willem, etc., auxquels s’est joint l’humoriste Philippe Val –, ce journal satirique a vite retrouvé une part de son lectorat longtemps orphelin. Ceux-là ont redécouvert le trait acide des dessins où la dérision côtoie la provocation jusqu’au mauvais goût. Ils ont aussi renoué avec le ton si particulier de chroniques féroces peuplées d’évidents parti-pris et de coups de gueule.

À la faveur des mouvements sociaux de 1995, des manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l’immigration, des mobilisations d’étudiants et de lycéens comme des protestations radicales contre le Front National, Charlie Hebdo a amplifié son audience. Aux côtés des “historiques”, une nouvelle génération de dessinateurs (Charb, Luz, Riss…) est apparue, en phase avec un public plus jeune et plus proche de la mouvance “alternative” de l’écologie politique et de l’extrême gauche.

En renforçant le secteur de l’information, avec l’apport de journalistes dont François Camé, un ancien de Libération, le journal s’est taillé quelques succès d’audience. Plusieurs de ses “scoops”, repris par “l’autre” presse, ont contribué à le sortir de la marginalité, avec une diffusion qui a atteint, avec les abonnements, jusqu’à 90.000 exemplaires.

Crise interne

La guerre du Kosovo puis les élections européennes vont marquer la rupture et provoquer une crise interne. Entre partisans et opposants de l’intervention de l’OTAN, la division s’étale, parfois violemment, dans les colonnes. Dans un courrier signé en sa qualité de ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement, Dominique Voynet s’en est mêlée, distribuant, dans l’édition du 9 juin, les bons et les mauvais points entre les protagonistes. Des États-Unis où il est en reportage, Philippe Val lance, dans la même édition, un appel insistant à voter pour la liste de Daniel Cohn-Bendit. Un peu plus loin dans un entretien, Alain Lipietz, porte-parole de cette formation, explique longuement “qu’entre le marché et l’utopie, les Verts défendent le tiers-secteur”.
Coïncidence ou intention inavouée?

Ce soutien appuyé suscite des réactions. Publié dans un bas de page, un sondage révèle que 36% de la rédaction votera pour la liste d’Arlette Laguiller et d’Alain Krivine et 24% pour les Verts. Pour Philippe Val, Cabu, Cavanna et quelques autres, cette “provocation” est plus qu’“une faute lourde”, une véritable “déclaration de guerre”. Au cours d’une réunion tendue de mise au point, le 16 juin, le rédacteur en chef annonce une nouvelle formule “pour sortir de la crise”. Et en profite pour remettre en cause le secteur de l’information: “Nous étions arrivés au bout de ce que ce type de travail peut amener comme plus-value pour le journal”, explique-t-il aujourd’hui.

“Les Verts incarnent le mieux l’humanisme critique que nous souhaitons défendre”, justifie Philippe Val, en réfutant son appartenance militante et encore moins tout lien organique. La rumeur de son éventuelle candidature aux prochaines élections municipales à Joinville-le-Pont a accentué le doute: “Matériellement, je n’en ai pas le temps. Mais j’ai envie d’aider et si les gens ont besoin de moi, je m’engagerai”, précise-t-il.
Avec le départ de François Camé et de plusieurs collaborateurs opposés à une ligne politique trop conciliante à l’égard du gouvernement et la gauche “plurielle”, Philippe Val a repris en main le contenu et le fonctionnement du journal. Dans la nouvelle maquette, le dessin a retrouvé une place privilégiée aux côtés “d’enquêtes approfondies qui suscitent une réflexion et une mobilisation intellectuelle sur l’actualité”, explique-t-il. Des rubriques, à dominante culturelle et artistique, ont été ajoutées pour rendre compte “des nouvelles formes d’humanisme contemporain”.

Dans la réorganisation, le “patron” évoque également les rigueurs de gestion d’un journal sans publicité. L’entreprise, pourtant, est prospère et les salariés plutôt bien payés. Son bénéfice approcherait les 15 à 18% du chiffre d’affaires, même s’il lui faut constituer des réserves financières en prévision de 23 procès en cours.

Lors des débats internes, la personnalité de Philippe Val a pesé. Sous couvert d’anonymat, d’aucuns lui reprochent “la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologique et économique de Charlie. D’autres s’étonnent qu’il ait placé, à ses côtés comme au capital de la société, plusieurs de ses proches et fidèles. Tout en poursuivant une carrière d’artiste et de chroniqueur à France-Inter, le rédacteur en chef reconnaît avoir “bousculé des habitudes”. 
La nouvelle formule n’a pas encore redressé les ventes, mais son initiateur revendique un peu de temps. “Je n’ai pas envie d’écrire marketing”, avoue-t-il à l’attention des lecteurs perdus. Pour un certain nombre d’entre eux, le vide s’est déjà installé.
Michel Delberghe

Article paru le 4 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via presselibre.net

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Rentrée des classes

6 septembre 2008
Légende

La porte-parole de l'Otan, Jamie Shea, était une blonde envoutante et sensuelle, aux courbes généreuses, et il est illusoire d'imaginer que mes confrères éditorialistes et moi-même aurions pu résister à son charme vénéneux lors des points presse consacrés aux frappes chirurgicales – qu'elle ponctuait systématiquement, ce qui nous faisait tous défaillir, par un refrain mutin: “Paah-deeedle-eedeedle-eedeedle-eedum, Poo pooo peee dooo!”

Sortez vos trousses et vos cahiers, les vacances sont finies. Il est temps de reprendre là où nous l’avions laissé notre cours d’histoire de la Valophobie.

L’année dernière, nous avions étudié ma révolution des Œillets à La Grosse Bertha, laquelle a coïncidé avec le Premier Schisme de l’Internationale satirique. Puis nous avons abordé mon célèbre Appel du 18 juin 1992, sommant les Républicains authentiques de rallier l’étendard de Charlie Hebdo. Je vous ai également relaté le terrible été 1996, qui m’a vu vaciller un moment sur mon trône lorsqu’on a cherché à m’impliquer dans l’affaire Dutroux.

Tel un boxeur groggy mais opiniâtre, j’ai trouvé la force de me relever, avant de gagner par KO mon combat acharné contre la rumeur. Impressionnés par ma musculature éditoriale, mes détracteurs se sont ensuite faits discrets pendant quelques années. À la veille du nouveau millénaire, je pouvais me dire, chaque soir, devant l’âtre crépitant, en caressant Baruch, mon chat Angora, que j’avais atteint mon but: qualifié de “meilleur éditorialiste de France”, catégorie poids coq, par les Inrocks, régulièrement consulté pour avis par Dominique Voynet, la Condoleezza Rice de l’écologie politique à la française, nourri au sein du crooner radiophonique Jean-Luc Hees, sur France Inter, je n’étais plus très loin de l’Olympe.

En ce temps-là – qui me semble à présent si lointain –, des articles élogieux carillonnaient mon génie dans toutes les chapelles de la gauche. Lisez, par exemple, ce qu’écrivait à mon propos, il y a neuf ans, un ex-dirigeant d’Attac dans Le Monde diplomatique:

Fin de siècle en solde
PHILIPPE VAL
Écrites d’abord pour être dites, les quelque soixante-dix chroniques de Philippe Val sur France-Inter, rassemblées dans cette Fin de siècle en solde, se prêtent aussi à merveille à la lecture. C’est que le directeur de Charlie Hebdo parle à ses auditeurs comme il écrit pour ses lecteurs. Avec cette capacité d’indignation, mais aussi d’argumentation implacable et de foi dans la vie, dans tous les êtres vivants  et pas seulement les humains  qui compose son inimitable « petite musique ». On connaît ses cibles privilégiées: le FN, les chasseurs, les journalistes de marché, le show-biz abêtissant, les intégristes, les nucléocrates, le football, etc., auxquelles il oppose la raison, la bonté, la liberté, l’égalité, la solidarité avec les faibles. Un livre en forme de liberté jubilatoire.
Bernard Cassen

* Le Cherche Midi Éditeur, Paris, 1999, 210 pages, 89 F.

Article paru en août 1999
© Le Monde diplomatique, 1999, via presselibre.net.

Vous en voulez plus, insatiables petites fouines que vous êtes! Les vacances ont aiguisé votre soif d’apprendre… Alors étudions un autre texte: Beausir, au lieu d’agiter votre engin sous le nez d’Angot, distribuez plutôt les polycopiés.

Alors, ça vous fait tout drôle, hein? L’Humanité, s’il vous plaît! Oui, L’Huma baba devant Bibi – et ses talents d’éditorialiste à guitare :

Chanson
Les moulins à vent de Philippe Val

Dans “Hôtel de l’Univers”, son nouveau spectacle à l’Européen, le rédacteur en chef de “Charlie Hebdo“ se prend pour Don Quichotte.

C’est dans la critique que Philippe Val trouve « la plénitude de l’être ». Cet art, il est mille et une manières de le pratiquer. Opter pour la tendance méga-râleur/coup-de-gueule; ou concevoir la chose au sens plus philosophique du terme, la critique comme un acte subversif. Philippe Val joue sur les deux tableaux, exercice pour le moins périlleux. Il s’en tire plutôt bien, à cause d’un je ne sais quoi d’élégant et de nonchalant qui provient peut-être de son enfance… bourgeoise, qu’il rejette en bloc mais qui, évidemment, lui colle à la peau. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes!

Critiquer c’est aussi résister. En ces temps de morne flagornerie, où le “politiquement correct” est carrément devenu un exercice de style et de pensée, résister c’est aussi aller et/ou ramer à contre-courant de tout ce qui – d’office – vous est présenté comme vérité d’évidence. Résister pour douter, ne pas se fier aux idées toutes faites, même présentées sous un emballage affriolant, avec couleurs fluo et tout le toutim. Attention! Que la langue d’ébène ne remplace la langue de bois.

Philippe Val, donc. Rédac’ chef de Charlie-Hebdo, chroniqueur à France-Inter, chanteur… C’est du trois-en-un sur un plateau, avec ce personnage picaresque au code d’honneur impeccable, artiste doué qui n’a de cesse de se lancer dans des croisades qui revêtent quelquefois des allures quichotesques.

Val a l’obsession tenace. Les chasseurs, les paysans, les aficionados, les ménagères de moins de cinquante ans qui se shootent au TF1 et à l’inspecteur Derrick, les sportifs, le Paris-Dakar forment un tout bien ficelé de ce qu’il abhorre. Et qu’il jette en pâture à son public, tout acquis à sa cause. C’est certain: on trouve toujours plus con que soi et quand bien même, le dénigrement systématique des pauvres gens – des anonymes selon l’expression consacrée de novembre-décembre 1995 – confine au mépris facile, plus qu’à la critique de la société française.

Pourtant, Philippe Val n’est jamais aussi bon que lorsqu’il traque la connerie et le mensonge en politique. Son spectacle oscille entre le couplet de chansonnier et la ballade du “protest-singer”. “Résister rend joyeux”, suggère-t-il dans un sourire contagieux tandis que ses doigts glissent sur le clavier de son piano. Pour un homme qui bouffe du curé, ses coups de sang n’en revêtent pas moins, par moment, de faux airs de prêche. On lui pardonne bien volontiers. Tiens, on l’absout même, à cause de quelques perles de son répertoire, telle sa chanson Paris-Vincennes, clin d’œil appuyé au “camping sauvage” des sans-papiers qui avaient eu l’outrecuidance de s’installer sur le parvis du château de Vincennes. On ne mégote pas non plus sur sa parodie, excellente, de Mon HLM de Renaud devenue, sous sa plume affûtée, Mon HLM de Paris.

Et quand il se lance dans la chanson bucolique, il oublie un tant soit peu sa colère latente pour divaguer le long des bords de Marne. La mélodie soudain s’adoucit, s’habille de velours. Un zeste de tendresse? Parfois, on oublierait que pour passer son temps à traquer la bête qui sommeille en chacun de nous, il faut avoir une sacrée dose d’amour pour le genre humain. Même si Philippe Val s’en défend, c’est bien son cas.
ZOÉ LIN

Jusqu’au 28 mars à l’Européen, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 17h30. 3, rue Biot, Paris 17e. Rés: 01 43 87 97 13.

Article paru le 19 mars 1999
© L’Humanité, 1999, via presselibre.net

Pourtant, dans le lointain les nuages s’amoncèlent. La guerre couve dans les Balkans, et dans la grande famille des éditorialistes, c’est l’ordre de mobilisation générale. Je suis impressionné, bien sûr: c’est la première fois que je dois partir à la guerre. J’ai tout juste le temps d’aller embrasser mes parents au village. Quand je les quitte, ma mère a du mal à dissimuler ses larmes: la pauvre ignore si elle reverra un jour son petit Philou vivant.

À Saint-Germains-des-Prés et dans les quartiers alentour, c’est l’effervescence. Rue des Saint-Pères, un cortège ininterrompu de Jeep militaires donne à voir, devant l’hôtel particulier de Bernard, une martiale chorégraphie. Je suis affecté au quartier général du haut commandement allié, qui a réquisitionné la brasserie Lipp. Là, j’aurai en charge les opérations de guerre psychologique à l’intention des lecteurs et auditeurs de gauche.

C’est à cette période que les choses ont commencé à déraper pour de bon. Qu’est-ce qui s’est passé au juste? Je crois qu’au fond nous n’étions pas fait pour une relation durable, la gauche et moi. En politique je suis plutôt du genre fidèle, mais elle avait tellement changé en quelques années. Ce n’était plus la gauche que j’avais connue, que j’avais aimée, celle que j’avais fécondée tant de fois par le passé avec mes éditos et chroniques.

Quant à moi, je n’avais fait qu’accomplir mon devoir de citoyen et d’éditorialiste. Philippe Val n’est pas et ne sera jamais un déserteur. Quand les droits de l’homme qui siège à la Maison-Blanche sont en danger, quand il s’agit de chasser l’ennemi de ses positions à coups d’obus éditoriaux, de l’Afghanistan au Darfour, je réponds présent.

Lâchement, profitant de mon départ pour le front, les pacifistes et exemptés de tout poil, tapis bien au chaud à l’arrière, ont alors commencé à entailler ma légende avec l’Opinel de la calomnie…

Mais j’entends que la cloche vient de sonner. Nous aborderons donc ma guerre du Kosovo au prochain cours.

Beausir!…
…votre braguette, s’il vous plaît!