Posts Tagged ‘cabu’

Levée d’écrou

14 janvier 2009
2_shining1

En déportation, comme autrefois en pensionnat, j'ai servi de bouc émissaire. Jack, de la chambre d'à coté, n'arrêtait pas de me poursuivre avec une hache en plastique en hurlant: "Wendy!" On s'entendait bien malgré tout car nous sommes tous deux écrivains. Lui écrit des livres avec une seule phrase; et moi j'ai pondu tous mes puddings à partir d'une seule idée – courte.

Le complice du Dr Petiot (je crois qu’il se nomme Mengele ou quelque chose comme ça) a fini par se rendre à l’évidence: sans moi, la France n’est plus tout à fait la France. Alors il a signé mon autorisation de sortie, non sans en référer préalablement au préfet de police de Paris (je crois qu’il se nomme Papon ou quelque chose comme ça), qui avait demandé mon internement (ma déportation, devrais-je dire) il y a deux mois et demi.

Et me voilà, errant sur le trottoir de la rue Cabanis, tel un hamster abandonné sur une aire d’autoroute au début du mois d’août, avec pour seuls bagages mes livres fétiches: Ennemis publics, de Laurel et Hardy, et “L’Éthique” pour les Nuls, de Michel Onfray. Me faire ça à moi! Je ne sais pas si c’est la proximité de la prison de la Santé ou quoi, mais je me sens un peu comme un islamiste du Hamas rendu à la liberté par le régime socialo-communiste de Nicolas Sarkozy (jamais avare de son laxisme envers les ennemis de la laïcité) après douze années de préventive.

(more…)

Publicités

Ground Zero à Turbigo

11 septembre 2008
légende

Après le succès rencontré par le premier numéro de “Siné Hebdo”, Guy Bedos et Michel Onfray adressent une prière de gratitude au Tout-Puissant…

Ce matin, y avait réunion de la rédac’. Vous auriez vu l’ambiance! Au 44, rue de Turbigo, on se serait cru à Ground Zero il y a sept ans, après l’attaque des barbus volants sur les tours siamoises. Deuil et désolation. Un journal qui, hier, faisait la fierté du pays tout entier se trouvait soudain rasé, rayé de la carte, enseveli sous les décombres de la haine obscurantiste.

Moi : Bon, les mecs [les nanas sont rares à Charlie, alors pour gagner du temps je dis “Bon, les mecs”], j’ai les chiffres de vente d’hier: c’est NUL! Va falloir vous retirer les doigts du cul parce qu’à ce rythme-là, dans six mois je délocalise la rédaction dans le Sichuan.

(Tout le monde baisse les yeux.)

(more…)

“Charlie Hebdo” se fait hara-kiri

10 septembre 2008

(© Pierre Carles, via Le Plan B)

J’ai fait un rêve médiéval (3)

4 septembre 2008
“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre avant de quitter l'abbaye, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

“Je veux bien vous prêter mon exemplaire d'Oriana Falacci, Frère Philippe, mais n'oubliez pas de me le rendre, m'a glissé le Vénérable Alain (ci-dessus). Dans la nuit noire de ma cécité philosophique, c'est un peu ma canne blanche…”

Relevant nos robes, nous fonçâmes, à travers la cour de l’abbaye, vers le local où gisait le corps, poilu mais sans vie, de Petit Frère Zemmour. Son cadavre, atrocement mutilé, avait été pendu par les pieds au-dessus d’une cuve de vernis à ongle dans laquelle trempait sa tête de linotte. Face à ce triste spectacle, l’abbé de Hollande soupira:

– C’est certainement l’œuvre du Malin. Quel chrétien aurait pu décemment faire subir ces outrages à Petit Frère Zemmour, cet apôtre de la tolérance qu’on aurait cru tout droit sorti de la Cène? Toute sa vie, il l’a passée à alerter ses contemporains des dangers d’une illusoire modernité et des vices tapis dans les bourrelets obscènes du métissage. Tour à tour pourfendeur des femmes, ces bougresses qui réfléchissent avec leur fondement, des Sarrasins, ces égorgeurs de chrétiens patentés, des invertis, ces créatures habitées par Belzébuth, des gueux, ces inutiles qui réclament plus que le peu qu’ils ont et qui est déjà trop bien pour eux, oui, contempteur lucide de tous les rebuts qui fourmillent en ce bas Moyen Âge et dont les descendants coloniseront un jour l’Internet, Petit Frère Zemmour était le plus digne – et le plus poilu – serviteur du Christ parmi nous!

De mon côté, je récusais intérieurement cette analyse. La Raison me soufflait que Petit Frère Zemmour avait plus probablement décidé de mettre fin à ses jours, même si la méthode qu’il avait choisie témoignait d’une singulière détermination. Soucieux de tordre le cou à la superstition, berceau de tous les intégrismes, je priai Messer l’abbé de m’autoriser à mener l’enquête auprès des moines. Il accepta d’autant plus volontiers ma proposition qu’il craignait que Bernardo Lévi, un nouvel inquisiteur aux sentences particulièrement redoutées, ne soit dépêché depuis Avignon pour défier le serial monk killer satanique qui, à l’en croire, officiait en ces murs.

Chemin faisant, j’allais faire la connaissance de Frère Alexei d’Adlevaragine. Un drôle de moine, celui-là ! Dans sa jeunesse, il avait embrassé avec fougue les théories du prédicateur moustachu Stalinus: et que je te proclame la lutte des classes! et que je te collectivise les moyens de production! et que je te Comecon l’Église d’Orient! et que je te déporte dans les Ardennes les érudits déviationnistes! Et puis, au fur et à mesure que son tour de taille avait pris de l’envergure, sa vision du monde s’était complexifiée, et Frère Alexei était peu à peu devenu l’un des experts en stratégie militaire les plus écoutés de toute la Chrétienté. Le Roi avait même été jusqu’à décorer cet ancien agitateur staliniscain de l’Ordre de la Maison-Blanche.

Frère Alexei était assisté par un moine un peu demeuré, lui aussi ancien staliniscain repenti, Frère Dominique, qui se faisait appeler “le Comte d’Arte” mais que tout le monde appelait Duconte. Il s’exprimait dans un esperanto aléatoire où ce simplet mixait sans les comprendre toutes les âneries entendues sur la place des villages alentour, depuis Foksnyouse jusqu’à Ouachingue Thone-Poste en passant par Lautan ou La Scie-Hayet.

En fin d’après-midi, j’ai pu enfin être présenté au Vénérable Alain (aka Frère Kinkielfraut). Aveugle et sourd, ce moine soldat âgé d’une soixantaine d’années mais qui en paraît quatre-vingt-seize est un peu l’âme, la mémoire et le gardien de l’abbaye. Autodidacte surdoué, il s’est imposé comme l’un des plus brillants entomologistes de toute la Chrétienté, grâce notamment à ses travaux révolutionnaires sur la ligature des trompes chez la Scathophaga stercoraria, tout en posant les bases de la biologie médiévale à travers sa Classification des races humaines, depuis le barbare mahométan jusqu’au gentilhomme éclairé de Noilly-sur-Saône.

Un type un peu inquiétant tout de même, ce Vénérable Alain. La mine lugubre, le teint verdâtre, l’œil halluciné quoique voilé par la cécité, la main fouettant l’air au gré de ses admonestations, il engueule la terre entière à longueur de journées et prédit l’apocalypse dès qu’une poule s’apprête à pondre! Il m’a un peu foutu les jetons en me révélant que les jeunes générations de moines seraient en fait composées de démons venus des enfers pour nous accoutumer aux Rhap (des ménestrels sodomites qui vouent un culte païen à Mercedes, la déesse de la vitesse), infiltrer des sarrasins dans nos équipes de jeu de paume et sacrifier notre chère belle langue au culte maléfique de Hessémesse, la déesse de la mobilité – car, selon lui, le destin de la civilisation est lié a celui de la langue

Mais le pire danger, selon le Vénérable Alain, résiderait dans les livres, dans la mesure où une immense majorité d’entre eux sont écrits par des hérétiques. Aussi préconise-t-il de brûler les ouvrages sacrilèges, afin de permettre aux pauvres de se chauffer cet hiver – preuve magistrale de son grand cœur! –, et de jeter leurs auteurs au bûcher, histoire de faire un exemple – car Alain est également un pédagogue de renom. J’ai énormément appris au cours de cet entretien, qui m’a bien guéri de ma candeur franciscaine.

Bon, je vous passe les détails de mes autres interrogatoires, ainsi que les copulations nocturnes du jeune Cabu avec une sauvageonne des cités, la visite de quelques gras prélats envoyés par le Pape pour trancher une sombre controverse relative à l’ISF, la mort de Frère Ardisson, retrouvé dans les toilettes publiques de l’abbaye avec un énorme godemiché enfoncé dans la gorge – ce qui n’est que justice, au terme d’une vie passée à dévergonder le service public de notre mère l’Église –, les chasses aux sorcières de Bernardo Lévi à travers la région… C’est pas parce que c’est un rêve qu’on va y passer la nuit non plus.

Je vous abandonne donc, le temps d’une page de réclame, avant de vous relater, dans le quatrième et dernier volet de cette superproduction onirique, le dénouement sordide de ce cauchemar qui m’a fait me réveiller en hurlant, le cœur battant, les draps mouillés de sueur et d’urine, comme aux pires heures de ma déportation en pensionnat…

(à suivre)

J’ai fait un rêve médiéval (2)

1 septembre 2008
“l'Enluminé".

Moine contemplatif ayant dû fuir Constantinople en raison des fatwas ottomanes qui réclamaient son éviscération, adorateur fervent de saint Nicolas, le saint patron des écoliers, Petit Frère Zemmour était l'un des enlumineurs d'actualités les plus réputés de tout le bas Moyen Âge. Il en tirait d'ailleurs son surnom: “l'Enluminé”.

Le lendemain matin, après la messe de 4 heures, Cabu et moi partîmes à la découverte de l’abbaye. Ce lieu était réputé pour la munificence de sa bibliothèque, laquelle réunissait les éditions originales des plus brillants ouvrages jamais parus dans toute la Chrétienté.

La légende prétendait même qu’une salle était entièrement consacrée aux œuvres complètes de Frère Duhamel, le flatteur des princes, un exégète tellement prolixe qu’il lui fallait moins de temps pour pondre un livre qu’il n’en fallait à son âne pour déféquer.

Les ouvrages pieux de sainte Oriana ou de l’abbesse Caroline y voisinaient avec les classiques de la Grèce et de la Rome antique: Poivredarvor, Jandaniel, Barbier le jeune, Clodimbert…

Avide de goûter ces nourritures célestes, je devais pourtant me heurter aux lubies perverses du moine qui, tel un cerbère contre-nature, gardait l’entrée de cet Éden de l’érudition. Il s’agissait de Frère Ardisson, le sodomite à lunettes noires que j’avais entendu se mortifier la veille au soir. Alors que je m’élançais vers la porte de la bibliothèque, il m’en bloqua l’accès et exigea que je réponde à une énigme si je voulais poursuivre mon chemin. J’acquiesçai malgré moi.

– Est-ce que sucer c’est tromper ? me questionna-t-il.

J’avais beau retourner ma mémoire en tous sens, comme on le fait d’une pièce, je ne parvenais à trouver la réponse ni dans les Évangiles ni dans la philosophie aristotélicienne. Aussi préférai-je, momentanément, rebrousser chemin. La solution de cette énigme devait probablement se nicher dans quelque ouvrage profane dont je n’étais pas familier.

Plus tard dans la matinée, lors de la collation,  je retrouvai l’ensemble de la communauté autour d’un en-cas frugal concocté par Frère Lipp: soufflé de chevreuil à la marmelade de truffes, civet de sanglier et sa purée printanière, tête de veau aux quenelles de morilles, espadon à la mode de Caen, pudding aux rognons de pigeonneau et pieds de cochon, assortiment de fromages de la Chrétienté, fondant aux trois cacaos dans son coulis de pétales de rose tièdes, sorbet papaye-nougat, macarons, capuccino… Le tout arrosé d’excellents crus et d’une eau de vie à vous réveiller Frère Cavanna pendant la messe.

En l’absence de Frère Sevran, c’est le jeune Cabu de Melk qui fut désigné par les moines pour égayer la fin du repas par quelques chants. Un peu éméché, il entonna les premières paroles du Gorille, un hymne cathare, et je dus lui administrer un grand coup de pied dans les tibias pour l’obliger à revenir à un répertoire plus convenable dans une abbaye – ce novice hérétique me donne décidément du fil à retordre; encore une comme ça et je le renvoie à sa mère! Il entama alors un cantique que cette dernière avait composé dans sa jeunesse suite à une apparition de la Vierge: Ouh la menteuse!, ce qui plongea notre tablée dans une mystique ébullition.

C’est alors qu’un cri terrifiant retentit, qui me fit recracher ma dernière bouchée de fondant aux trois cacaos dans la frimousse impassible de l’abbé de Hollande. Un moine s’approcha du maître des lieux, tandis que celui-ci essuyait les traces de coulis perlant sur son front, pour lui glisser à l’oreille quelques mots que couvrirent les ronflements de Frère Alexei, assis à côté de moi et qui avait commencé à somnoler. Les sourcils contrariés, la bouche pincée, Messer l’abbé se leva lentement pour annoncer à tous l’affreuse nouvelle:

– Mes biens chers frères, Dieu nous envoie une nouvelle épreuve: Il vient de rappeler à Lui Petit Frère Zemmour, notre Enluminé bien-aimé…

(à suivre…)

J’ai fait un rêve médiéval (1)

31 août 2008
Charb quittant les locaux de “Charlie” pour voguer vers sa nouvelle vie…

Charb quittant les locaux de “Charlie” pour voguer vers sa nouvelle vie…

L’autre nuit, au terme du cinquième et dernier jour de notre stage commando de “team building”, après m’être enfilé la descente des gorges de l’Ardèche en rafting et trois sauts à l’élastique, j’ai fait un drôle de rêve. Il est vrai que juste avant de me coucher, j’avais eu, longuement, Charb au téléphone. Au début, ça n’a pas été facile, car à l’autre bout du fil il n’arrêtait pas de fredonner, la voix éteinte:

– Nous n’irons plus jamais
Où tu m’as dit : “Je t’aime”
Nous n’irons plus jamais
Comme les autres années…

Au bout de dix minutes de Capri, c’est fini, pendant lesquelles il a insisté pour m’entendre reprendre en chœur avec lui le refrain, sa crise s’est calmée et nous avons pu échanger quelques phrases:

– Fais pas le con, Charb ! Qu’est-ce que tu vas aller branler dans un monastère?

– Désormais, appelle-moi Frère Charb! m’a-t-il rétorqué. Et ne blasphème pas, Philippe, je t’en prie. Je continuerai à vous envoyer mes dessins et chronique, mais c’est ici que j’ai décidé de poursuivre ma carrière: je veux prendre du recul… et me faire oublier. Ce n’est pas à toi que j’apprendrai qu’à Charlie j’ai dû cautionner bien des vilenies depuis quinze ans. Dans mon quartier, depuis l’affaire, les commerçants m’appellent Monsieur Judas. Et depuis qu’Eva Braun-Sinet m’a porté le coup de grâce, je n’ose même plus sortir de chez moi. Même si c’est mal barré, je veux tenter de racheter la pureté enfuie de mon âme avant que sonne l’heure du Jugement dernier…

J’ai tout essayé : la tendresse, la colère, l’indifférence, le chantage au suicide ou aux stock-options… Mais j’ai finalement dû me rendre à l’évidence: Charb a vraiment opté pour la vie monastique, prétextant que de toute façon ça ne le changerait pas beaucoup de l’ambiance qui règne à la rédaction.

Après ce coup de fil, j’ai eu bien du mal à trouver le sommeil. Je me suis servi une camomille, mais la vision de Frère Charb en robe de bure m’obsédait tandis que je serrais contre moi ma Condoleezza Rice en peluche tout en suçant mon pouce pour parvenir à m’endormir. Au bout d’une heure à compter les moutons égorgés dans la baignoire de Mouloud Aounit, j’ai fini par sombrer dans un sommeil agité.

Dans mon rêve, Cabu et moi chevauchions deux ânes un peu têtus répondant aux noms de Tariq et Oussama. Il faisait froid; les montagnes alentour étaient recouvertes d’un fin manteau neigeux. Dans mes sandales, je ne sentais plus mes orteils. Au loin, l’abbaye se détachait dans le brouillard.

À notre arrivée au pied de la citadelle, des hordes de gueux repoussants de crasse s’amassèrent autour de nos montures, nous quémandant, dans un français approximatif, un morceau de l’excellent gigot d’agneau au romarin qui dépassait de nos besace. Nous dûmes asséner à ces culs-terreux quelques coups de pied bien sentis afin que leur odeur pestilentielle s’éloigne de nos nez délicats. À cet instant, nous vîmes Frère Cavanna, le videur de l’abbaye, se porter à notre secours au côté de deux hallebardiers qui firent s’enfuir, telle une volée de moineaux, les hères apeurés.

Une fois dans la place, l’abbé de Hollande vint nous accueillir. Lorsqu’il nous donna le baiser de bienvenue, je lui trouvai l’air fort préoccupé:

– Pax vobiscum…

– Et cum spiritu tuo…

– Bienvenue en ces lieux, Philippe de Valkerville.

– Merci pour votre accueil, Messer l’abbé. Permettez-moi de vous présenter mon jeune novice, Cabu de Melk, le plus jeune fils de la baronne Dorothée.

– Votre long périple depuis le prieuré de Turbigo a dû être éprouvant, j’imagine que vous souhaitez vous reposer. Je vais vous faire conduire à vos appartements…

Une fois dans notre chambre, je constatai avec regret qu’il n’y avait ni jacuzzi, ni minibar, ni Canal Plus, ni room service. En ces temps reculés du bas Moyen Âge, les cinq étoiles n’avaient pas encore été inventés: il nous faudrait attendre la Renaissance pour goûter enfin au confort qui libère l’esprit des philosophes des contingences de ce bas monde et leur permet d’atteindre le nirvana de la sagesse.

Pendant que Cabu partait soulager un besoin naturel, j’en profitai pour méditer cinq minutes. Par la fenêtre, j’avisai, dans le cimetière de l’abbaye, un corbeau sinistre croassant sur une tombe dont la terre était fraîchement retournée. La mort rôdait en ces murs, tel un tas de pierres iraniennes attendant l’heure de la lapidation des femmes adultères.

À l’heure du goûter, tandis que je me restaurais d’un bol de Nesquik et de quelques Choco BN, je sollicitai de l’abbé de Hollande quelques explications, non sans avoir recours à un subtil bluff que n’eût probablement pas renié Frère Bruel, le prieur de l’abbaye de Lasvégasse:

– Messer l’abbé, en ces circonstances tragiques qui endeuillent votre abbaye, veuillez recevoir mes condoléances attristées.

– Ainsi, Frère Philippe, vous êtes au courant ?

– …

– La disparition tragique de Frère Sevran a été un rude coup pour notre petite communauté. Il était si gai, si plein d’esprit… Et puis quand il reprenait Gigi l’Amoroso à vêpres, sa voix nous enchantait…

– Frère Sevran n’est plus ?! Quelle perte tragique pour la Chrétienté! Personne n’avait su, mieux que lui, traduire du latin l’œuvre de sainte Dalida. Mais surtout, grâce ses travaux démontrant la corrélation entre l’usage frénétique que les Sarrasins font de leur appendice et la famine qui les décime, il a posé les jalons de la médecine moderne! Que Dieu l’accueille à ses côtés et lui pardonne les titres cul-cul de son journal intime.

– Vous voulez sans doute parler de Il pleut, embrasse-moi et autres On dirait qu’il va neiger… Il est vrai que Frère Sevran avait une fâcheuse tendance à confondre météorologie et littérature. Toutefois son testament philosophique, In Sarko Veritas, demeurera un incontournable de la science politique médiévale.

– Et de quoi est-il mort, Messer l’abbé ?

– …

– Voulez-vous dire que sa disparition ne fut pas accidentelle?

– Eh bien, disons que la mort de Frère Sevran a plongé l’abbaye dans un grand désarroi: il est mort électrocuté dans son bain en essayant de changer une ampoule…

– …

– Le problème, c’est que les ampoules électriques ne seront inventées que dans cinq siècles…

– Je comprends votre inquiétude, Messer l’abbé. Cela me rappelle ces paroles de Thomas d’Aquin: “The Yes needs the No to win against the No.”

– Frère Philippe, je prie pour qu’il n’y ait pas motif de suspecter la présence d’une force maléfique parmi nous.

Ce soir-là, alors que le jeune Cabu dormait à poings fermés sur une paillasse au pied de mon lit et que je m’interrogeais sur les circonstances mystérieuses du trépas de Frère Sevran, un bruit étrange venu de la chambre contiguë à la nôtre me tira de mes réflexions. J’en aurais juré: armé d’un martinet, notre voisin, Frère Ardisson, s’infligeait une sévère pénitence. Quels terribles péchés ce moine sodomite cherchait-il donc à expier?…

(à suivre)

Photo: © AFP.

Lefred est un emmerdeur

15 août 2008
Du “Club Dorothée” a “Charlie Hebdo”, Cabu est toujours resté fidèle à l'esprit des Lumières.

Du “Club Dorothée” a “Charlie Hebdo”, Cabu est toujours resté fidèle à l'esprit des Lumières.

C’est pas moi qui le dis, c’est Cabu. Aaaah, Cabu ! Lui c’est un pote, un vrai. Un mec fidèle, un aide de camp hors pair, un actionnaire épanoui, un joyeux drille comme on n’en fait plus. Le nombre de muflées à la Badoit qu’on s’est tapées ensemble en conférence de rédaction, en reprenant en chœur le Jardin extraordinaire de Charles Trénet!

J’ai tout de suite été séduit par son look de moine franciscain habillé par Emmaüs. Je l’avais découvert en regardant “Récré A2”, mon émission préférée avec “La Chance aux chansons”, et j’avais été impressionné par l’impertinence de ses dessins: corrosifs comme du Jacques Faizant, mais en plus frais, en plus branché. C’est tout naturellement que Patrick et moi lui avions demandé d’illustrer les couvertures de nos disques à l’époque – le Ier siècle avant Denis Olivennes – où le pire tout pire n’existait pas encore et où les artistes pouvaient espérer vivre de leurs droits d’auteur.

Depuis La Grosse Bertha, Cabu et moi on est aussi complémentaires que la poire et le fromage. À Charlie, chaque lundi de bouclage, dès que je sors ma blague hebdomadaire, il est toujours le premier à rigoler. Cabu, c’est un peu mon Brice Hortefeux à moi. Dès qu’il y a un sale boulot qui traîne, il se porte candidat sans même que j’aie besoin de demander. Avec Cavanna, il est ma caution historique et morale. Quand les comploteurs vénézuélo-harakiristes du Plan B ou d’Acrimed commencent à chipoter la gauchitude de mes éditos ou mon management de droit divin, par exemple, ou quand la sédition gagne la rédaction et que les traîtres que j’ai nourris en mon sein font entendre leurs misérables désaccords avec ma ligne éditoriale que j’ai, il faut le voir monter au front, baillonette au canon, la bave aux lèvres, le crayon de couleur entre les dents!

Parfois, lorsque nous restons seuls tous les deux dans les locaux de Charlie désertés, à l’heure où Paris s’est endormie, il fredonne a capella, en me regardant, l’œil humide, ces paroles de Trénet:

Ô mon maître,
Daigne me permettre
De t’offrir ces fleurs, cet amour.
Trop courte me paraît la vie
Pour céder à plus d’une envie.
Ô mon maître,
Je voudrais connaître,
Près de toi, pour l’éternité,
Le plus merveilleux des étés.

Sans Cabu, mon fidèle lieutenant, je crois bien que je n’aurais pas résisté aux nombreuses tentatives de coup d’État, inspirées par le Parti de l’étranger, dont j’ai été la cible depuis 1992. À chaque menace, il était là pour appuyer mes Grandes Purges et rappeler que si Reiser et Desproges étaient toujours vivants, ils me vénèreraient tout comme les Aztèques adoraient Quetzalcoatl.

Lefred-Thouron, le provocateur maoïste dont je vous parlais dans mon précédent billet, l’a appris à ses dépens. Depuis que Cabu lui a jeté un sort dans L’Est républicain (lire ci-dessous), ce réprouvé a sombré dans l’alcoolisme et survit péniblement en faisant la manche dans les couloirs de la station Strasbourg-Saint-Denis.

D’ailleurs, si des responsables de la RATP lisent ce blog, j’en profite pour leur glisser que ce fraudeur-né ne paie pas son ticket…

Cabu : « Lefred est un emmerdeur »

À Nancy pour Revoir Paris, le père du Grand Duduche envoie tout sourire quelques civilités à Lefred-Thouron, démissionnaire de Charlie Hebdo, après l’affaire Font.

Dans une vignette de cinq centimètres de large sur sept de haut, une accroche: “Occupons nos vacances – Stage Au théâtre ce soir chez Patrick Font”, un Patrick Font qui tripote une petite fille sur ses genoux, laquelle s’écrie: “Ciel, mes parents!” C’est le dessin de la polémique. Le Nancéien Lefred-Thouron, dessinateur à Charlie Hebdo, a claqué la porte, pas content du sort réservé à son illustration de l’affaire Font, accusé de pédophilie et incarcéré depuis fin juillet. Ce qui ne l’a pas empêché de venir en coup de vent serrer la main de son confrère Cabu, hier après-midi au Hall du Livre, pour une dédicace de son dernier ouvrage Revoir Paris, édité chez Arléa.

“Apparemment, il semble qu’il y ait un gros malentendu entre Cabu et moi. Il est persuadé que je suis prêt à renvoyer des dessins à Charlie dès la semaine prochaine. Certainement pas”, dit le Nancéien que ça “embête de perdre une tribune” mais qui tient ferme face à la “censure”. 
Pull bleu layette, yeux ronds derrière les fines lunettes, Cabu part d’un grand rire: “Ah, l’emmerdeur! Comment peut-il parler de censure puisque son dessin a été publié ? Il a seulement été retardé de huit jours. On l’a fait sur les conseils de l’avocat de celui qui est aujourd’hui en taule. L’instruction n’est pas terminée. On ne sait pas sur quoi portent exactement les accusations.”

“Un dessinateur pouët-pouët”

L’Est républicain : S’il ne s’était pas agi de Patrick Font, collaborateur de Charlie Hebdo, vous seriez-vous soucié du secret de l’instruction ?

Cabu (hésitant) : C’est vrai qu’on a fait des tas de dessins contre les curés peloteurs… Mais c’est une plaisanterie de la part de Lefred-Thouron de faire croire qu’on l’a censuré. De toute façon, je crois qu’il voulait depuis un moment se tirer. Il a trop de travail. S’il se tire pour cette histoire, c’est dérisoire. Je regrette parce qu’il a du talent et ses dessins sont drôles. Ça ne prouve pas son intelligence.

– Lefred-Thouron attend les excuses de Charlie Hebdo.

(Rire) On peut lui présenter des explications, pas des excuses. Sa démarche prouve qu’il est imbu de lui-même au point de ne pas se préoccuper d’un accusé. Il se définit lui-même comme “un dessinateur pouët-pouët apolitique”, qui peut tout tourner en dérision. Charlie Hebdo n’est pas Hara-Kiri. C’est un journal politique, de gauche et responsable. On ne balance pas des affaires comme ça. Par exemple, dans l’affaire Yann Piat, on connaît des choses. Si on les sortait maintenant, on vendrait énormément. Mais on attend. On ne vend pas du papier. On vend des idées en faisant rire. Lefred-Thouron n’a jamais été d’accord avec la ligne du journal. Lui, c’est un choronien. Un jour où l’autre, il devait nous quitter.

Rachel Valentin
Article paru le 15 septembre 1996.
© L’Est républicain 1996

Photo : © LiveGeneration.fr 2008, Lorène & Gersende

L’été meurtrier

14 août 2008

Ciel, mes parents !

Patrick et Lefred m’a tuer.

À peine quatre année de répit depuis les calomnies grosseberthistes que je vous relatais précédemment, et voilà-t-y pas que je me prends une nouvelle tuile sur le coin de la gueule.

En pleine affaire Dutroux, à une époque où Charlie se répand à longueur de pages en dessins scabreux sur les curés pédophiles, l’opinion publique apprend – probablement du fait de l’indiscrétion d’un juge rouge – la mise en examen de mon alter ego, Patrick Font, pour des attouchements sur des mineures de moins de 15 ans entrepris avec entrain dans l’école que ce petit salaud avait lui-même fondée.

Je peux vous dire que ça m’a mis un sacré coup. Pas d’apprendre les penchants de Patrick, bien sûr, dont la discrétion n’était pas la vertu première et dont l’entourage – en ce qui me concerne, je le fréquentais très peu et n’en faisais pas partie – subodorait, pour dire le moins, qu’il appréciait les fruits verts – et défendus. Pas pour les gamines non plus: elles étaient jeunes, elles s’en remettraient – et puis c’est vrai que les gosses me fatiguent déjà rien que quand je pense à eux. Non, mon premier réflexe de sollicitude a été pour moi-même et pour ma carrière: serais-je assez fort pour me relever après ce vilain coup du sort?

Pendant vingt ans, mon nom avait été associé à celui de ce pervers lubrique de manière aussi étroite que ceux de Lagarde et Michard, Laurel et Hardy ou Blanche-Neige et les sept nains… Et depuis mon entrée dans l’éditorialisme, j’avais eu toutes les peines du monde à faire oublier ce copinage peu glorieux qui évoquait les sketches de Jean Amadou et Pierre Douglas plus sûrement que les Essais de Montaigne.  Or voici qu’au moment où je prenais mon envol vers les cimes de la jet-set qui réfléchit, la France allait m’identifier au compagnon de biture d’un Gilles de Rais contemporain.

J’ai tellement pleuré cet été-là, lors de mes promenades solitaires sur les bords de Marne, que la Seine a enregistré une crue d’un niveau exceptionnel pour la saison.

Jacques Chirac a bien raison quand il dit que “les merdes, ça vole en escadrille”. Comme si les éclaboussures de Patrick Font sur mes Weston ne suffisaient pas, un dessinateur oriental (nancéien pour être précis) collaborant au journal a poussé le mauvais goût, à la fin de l’été 1996, jusqu’à pondre un dessin sur l’affaire Dutroux d’Outreau de Charlie Hebdo. Que pouvais-je faire, sinon rappeler à ce margoulin – affublé du sobriquet ridicule de Lefred-Thouron – que la liberté des dessinateurs de presse s’arrête là où commence ma légende? Exit le dessin sur Patrick. Et pour que les choses soient claires pour tout le monde, en bon manager j’ai su galvaniser mes troupes: du coup, on a décidé à l’unanimité de moi-même de la rédaction de signer un texte collectif écrit par mes soins pour dire que la présomption d’innocence et le devoir de mémoire à l’égard des familles nous commandaient de ne pas passer dans Charlie la moindre ligne ni le moindre dessin sur Patrick – tant il est vrai que le droit à la satire s’arrête au même endroit que mon sens de l’humour, c’est-à-dire à deux pas d’ici.

À l’époque, heureusement, je n’avais pas encore entamé mes Grandes Purges, et l’affaire s’est déroulée discrètement. Lefred est reparti de Charlie comme il y était venu: tel un misérable. C’est tout juste si la presse quotidienne extrême-orientale s’est fait l’écho de cette démission dans l’intérêt des familles. Je vous en livre un extrait pour l’Histoire, mais je vous préviens tout de suite: ça ne vole pas haut!

“Charlie Hebdo”
La révérence de Lefred-Thouron

Cabu débarque cet après-midi au Hall du Livre pour dédicacer son dernier bouquin. Le dessinateur nancéien Lefred-Thouron a l’intention de passer lui serrer la louche. Et causer de sa démission de Charlie Hebdo. Explication politiquement incorrecte.

L’Est républicain : Mi-août, Charlie a censuré l’un de vos dessins sur l’incarcération pour pédophilie de Patrick Font, avant de le passer en timbre poste. Vous avez donc jeté l’éponge ou plutôt le crayon?…

Lefred-Thouron : C’était pour moi une question de fidélité à l’esprit de ce qui doit rester un journal de voyous. Comment, sous prétexte que l’un de ses collaborateurs était impliqué dans une histoire de pédophilie qui reste à juger, Charlie a-t-il pu passer sous silence l’affaire belge où le héros s’appelle tout de même Dutroux, et son complice Lelièvre. Si on ne déconne plus sur ça, alors il faut arrêter.

Charlie Hebdo est-il atteint par le syndrome du « politiquement correct » ?

Tout à fait, et ce n’est pas le seul à avoir respecté, au moins au début, comme les médias de gauche, un silence bienveillant. Philippe Val m’a expliqué que tourner ça à la dérision aurait pu nuire à la crédibilité que le journal commençait à acquérir. À partir de là, je ne suis plus d’accord. Je suis humoriste et polémiste, et pour rester crédible et respectable, il ne faut pas avoir de tabous, par fidélité aux fondateurs et aux lecteurs.

– Votre départ volontaire se fait donc sur une question de morale ?

Oui, et j’ajoute d’éthique et d’honneur. C’est peut-être une valeur réac, mais lorsqu’un mec connu, même un pote, défraye la chronique après avoir fait des spectacles où il faisait rire sur des dérives condamnables où il semble lui-même s’être laissé aller, on se devait au moins de mettre notre grain de sel, un gros coup de tatane…

– Lundi matin, sur France-Inter, Cabu a déclaré avoir quasiment sauté de joie au plafond en apprenant la mort de Balavoine et a affirmé que Charlie Hebdo ne censurait jamais. Qu’avez-vous envie de lui dire aujourd’hui ?

Sur le fond, j’appelle ses déclarations du révisionnisme. Si le rédac’ chef avait donné son point de vue en laissant ses collaborateurs s’exprimer, cela ne m’aurait pas gêné. Or il s’agit au départ d’un diktat. Sur la forme, j’ai aussi envie de saluer Cabu, parce que des types comme lui, Cavanna ou Gébé, m’ont servi de modèles quand j’étais gosse. Je les respecte, mais je ne peux admettre qu’un mec qui a cinquante procès avec l’armée au compteur puisse cautionner une censure. J’ai envie de lui demander si sincèrement, il ne regrette pas…

– En quittant Charlie, vous perdez une collaboration emblématique ?

Peut-être, mais c’est le prix de ma liberté. Je m’éloigne aussi d’une façon irréversible d’une dérive militante. Je gagne ma croûte en faisant de l’humour avec le moins de compromission possible. Je ne veux pas participer à une industrie de la contestation convenable, avec des gens qui disent des choses marrantes et intelligentes en ajoutant “couille” pour faire jeune, et soudain, lorsque l’actualité leur retourne le miroir, laissent parler leur naturel d’une façon ambiguë. Moi je pars, et c’est clair. Sans cracher sur personne, et j’ai peur qu’une partie de l’équipe de Charlie m’approuve secrètement sans oser me suivre.

Propos recueillis par Alain Dusart
Article paru le 15 septembre 1996.
© L’Est républicain 1996, via presselibre.net

Dessin : © Lefred-Thouron 1996

Les dessous coquins
 de “La Grosse”

14 août 2008
un chef. Ci-dessus, la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Un rédacteur en chef, c'est un peu comme un chef d'orchestre: il est chef avant tout. Ci-dessus, j'anime la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Le document misérable reproduit ci-dessous provient des Archives nationales du négationnisme satirique (ANNS). Le quarteron de généraux félons dont je vous parlais il y a peu y présente sa version – fallacieuse – des motifs de mon entrée en résistance…

On lit, on entend des choses étonnantes concernant la scission de juin dernier. Notre mort officielle a été plusieurs fois annoncée… Après un été passé dans la dignité muette, il serait peut-être temps que La Grosse s’explique elle-même. Autrement, nos lecteurs et notre public aimé finiraient par croire qu’on leur fait des cachoteries. On vous doit bien ça, petits vicelards: voir les dessous de La Grosse, allez! C’est une envie qu’on vous pardonne, et même qu’on va satisfaire, mais attention bande de voyeurs! Les deux mains sur la table…!

Comme le savent tous les historiens sérieux, La Grosse est née en janvier 91 aux premiers jours de la guerre du Golfe. Défiant tout les bonnes lois du marketing, sans campagne de promotion, sans un centime de pub dans ses recettes (un principe sacro-saint), La Grosse grimpait en quelques numéros à 30.000 exemplaires.
 Tout baignait dans l’huile, l’égalité, la fraternité. Trois mois après le lancement, excepté un bref essai malheureux, le journal se passait allègrement de rédacteur en chef… un joyeux bordel! Qui décide de quoi? Si un dessin ne passe pas, qui l’a sucré ? – etc.

L’idée germa qu’il fallait un chef d’orchestre. Philippe Val accepta de quitter les planches du cabaret pour tâter du journalisme et du métier de rédac’ chef. Dur métier, en vérité, qui exige notamment de la rondeur, du doigté, de la tolérance… Et surtout pas, dans un journal par essence bordélique et fier de l’être, surtout pas du caporalisme! Ni du militantisme! Car un mot venait de plus en plus souvent tinter désagréablement à nos oreilles étonnées: la Ligne. La Grosse Bertha aurait une Ligne. Grosse nouveauté…! On était partis avec “Un éclat de rire par page” et on se retrouvait sermonnés au nom du précepte: “Il faut des indignations.”

Merde alors ! S’indigner, on laisse ça aux moralistes, aux boy-scouts, aux dames patronnesses de droite et de gauche. La Grosse est née en ricanant, en insultant, en révoquant, en salissant tout, carrément malfaisante. Tandis que ses ventes diminuaient, la Ligne, laïcarde et bien pensante (de gauche), se renforçait. La censure s’instaurait, créant un malaise permanent. Arthur, Anne Vergne, Peroni et quelques autres se voyaient mis sur la touche. Dans tous les partis politiques, dans les bureaux, on connaît ça. Oui, mais justement La Grosse Bertha n’est pas un journal banal. Un rédac’ chef, à la rigueur, mais un petit chef: non merci.

Méfiez-vous des imitations !
Un jour, Godefroy [le directeur de la publication, ndp] eut la surprise d’entendre de la bouche du rédacteur en chef: “Je te préviens, au prochain conflit entre nous, je te vire.” Un rédac’ chef virant le propriétaire du journal, c’eût été une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Godefroy demanda à Philippe Val de rentrer dans la rang, pour que le journal retrouve son ambiance déconnante, sa joyeuse anarchie, l’excitation des bouclages où tout te monde dit son mot sur la couverture. Refus outré. À notre grand désarroi, nous vîmes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce génie méconnu, accusant Godefroy et quelques autres d’entraîner le journal “à droite”. Une accusation dont les lecteurs peuvent vérifier après coup la stupidité… Sidérés, ne comprenant pas grand-chose au conflit dont ils étaient pour la plupart éloignés, beaucoup de copains de la rédaction virent Cabu claquer la porte et appeler les masses à le suivre, avec un mauvais rictus qu’on ne lui connaissait pas.

Quelques jours plus tard, l’opinion étonnée vit sortir du caveau le défunt Charlie Hebdo, un titre d’ailleurs piqué sans vergogne à son propriétaire, le professeur Choron.
 La majorité des dessinateurs partirent pour Charlie. La majorité des rédacteurs resta à La Grosse. En bonne logique, La Bertha aurait dû crever sur la coup après une telle saignée. Mais la France est un pays riche. Ôtez une couche de dessinateurs de presse, une autre apparaît illico, prête à l’emploi. Tant mieux pour les jeunes! C’est ainsi que La Grosse tient le coup. Elle a perdu des lecteurs pendant l’été, mais comme tous les journaux. On y boit à nouveau de bons coups. Elle mouille toujours, cette vorace vaccinée à jamais contre le ton prêchi-prêcha, donneur de leçons, pédagogue rentré.
 Dire au lecteur ce qu’il doit penser, c’est le prendre pour un con. Non merci – pour la nostalgie, y a des radios pour ça!

Charlie Hebdo, ce musée Grévin de la presse satirique, pue le vieux. Dans une interview au journal suisse L’Hebdo (6/08/92), un de ses chefs nous apprend que Charlie Hebdo n’est ni anarchiste ni libertaire. C’est fini, ces vieilleries dans lesquelles personne ne se reconnaît. Oui, nous sommes un journal de gauche.” Oui, mais quelle tendance, camarade? Saint-Rémy-de-Provence? Lubéron (chez Renaud et Wolinski)? Ce “journal de gauche” – cette étiquette est bien la seule chose en lui qui nous fasse rire – prêche aujourd’hui le dépistage obligatoire du sida.

Voilà ! Vous vouliez des explications sur la scission historique au sein de l’Internationale satirique, vous en avez. Si vous faites une thèse de doctorat avec ça, on vous file gratuitement en cadeau une belle exergue: “Merde aux petits chefs et aux grandes consciences morales!”

La Grosse B.
Article paru le 29 août 1992
© La Grosse Bertha 1992, via presselibre.net

Adieu “La Grosse”

14 août 2008
Ci-dessus, le quarteron de généraux félons qui prétendait m'évincer de la présidence de la République de la “Grosse Bertha”.

Ci-dessus, le quarteron de généraux félons qui prétendait m'évincer de la présidence de la République de “La Grosse Bertha”.

Ce document exclusif provient de l’Institut historique national de l’humour involontaire (IHNHI) de Joinville-le-Pont. Il s’agit de mon premier édito dans Charlie ressuscité. À l’heure de prendre le maquis éditorial, j’y dénonçais les compromissions des pétainistes de La Grosse Bertha, lesquels ne s’en relèveraient pas…

Le directeur de La Grosse Bertha, Jean-Cyrille Godefroy, a été très ferme: “Dorénavant, le rédacteur en chef, c’est moi!” Ça faisait quelques mois que ça couvait. Quand on vire le rédacteur en chef, ça veut dire qu’on veut faire un journal différent. Du coup, le gros de l’équipe a décidé de partir aussi. On s’est tous retrouvés dans la rue, les mains dans les poches. On a juste eu le temps de récupérer nos crayons et nos chaussons. Et on a laissé La Grosse Bertha. Ce beau nom était une trouvaille de Gébé, puis l’équipe l’avait imposé. Mais ce titre, ayant été déposé par la directeur de publication, lui appartient de fait. Dans notre monde libéral, les idées finissent toujours par appartenir à ceux qui ne les trouvent pas.

Nous voilà donc dans la nature avec un journal tout nu dans la tête. On s’était habitués à faire un hebdomadaire. Maintenant, c’est devenu un vice.
 Mais voilà, J.-C. Godefroy, entouré d’un quarteron de généraux félons, a décidé de mettre un terme à notre collaboration. Accusés de vouloir faire un “torchon écolo rosâtre”, un “journal favorable à l’establishment”, une “feuille tiers-mondiste”, un “brûlot lycéen”, nous voilà donc à la rue. Entre mous politiques, tels que Siné, Willem, Cabu, pour ne citer que les plus mous, nous nous sommes retrouvés dans un café. Au moment où les plus courageux d’entre nous entrevoyaient sournoisement la perspective de quelques jours de répit, Cabu s’écria: “Il faut sortir un nouveau journal mercredi prochain.” La mer s’est retirée d’un seul coup, les parasols ont fait clac en se repliant, et les polars ont été abandonnés ouverts à la page de garde.

Aussitôt, on s’est mis à chercher un titre.
 Le lendemain midi, on cassait la croûte avec quelques grands anciens, Wolinski s’est écrié: “Et pourquoi vous ne reprendriez pas Charlie Hebdo?” “C’est libre, allez-y!”, dit Cavanna. “Ah oui!”, fit Gébé avec une calme conviction. “Formidable”, cria Cabu. Là-dessus, nous entrechoquâmes nos verres de Badoit. il nous restait moins de quarante-huit heures pour trouver des locaux, un imprimeur, un distributeur, un marchand de papier, des ordinateurs, une photocopieuse, un avocat, une secrétaire et, accessoirement, un peu de pognon. À part le pognon, on a tout trouvé. Pour faire quel journal? Eh bien, nous avons fait un sondage auprès d’un panel représentatif de mille cons, pour solliciter leur avis, et on a fait le contraire.

Charlie Hebdo ? Ce sera tous les mercredis, 10 F. À la semaine prochaine.

Philippe Val
Article paru le 1er juillet 1992
© Charlie Hebdo 1992
 (via presselibre.net)