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Mon Golgotha

13 août 2008
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

D’abord, j’ai cru que je faisais un cauchemar.

J’ai voulu me pincer, mais comme je suis très douillet j’ai préféré pincer le bras de ma femme.

— T’es con! Tu m’as fait mal, qu’est-ce qui te prends? m’a-t-elle incendié.

Hagard, je me suis approché de la fenêtre, tel un somnambule. Le regard perdu dans le massif du Vercors, où tant de résistants avant moi ont payé de leur vie leur engagement pour la liberté, je suis demeuré muet pendant dix bonnes minutes. Dans ma main, je serrais un poignard ensanglanté: l’édition du jour du quotidien Libération.

Quand ma femme est revenue de la cuisine avec le café, j’ai pensé un moment m’immoler en versant le contenu brûlant de la cafetière sur mon corps déjà endolori. Mais comme je suis douillet, j’ai préféré ébouillanter mon chat. Il a détalé en poussant un miaulement strident, pendant que ma femme y allait, elle aussi, de son hurlement.

— Mais t’es devenu dingue! Ça ne te réussit pas de fréquenter les éditorialistes du Figaro

Je l’ai giflée avant qu’elle se mette à proférer des insanités antisémites. Puis je lui ai tendu l’arme du crime.

— Lis ça, au lieu de dire des conneries ! Et puis ça aussi ! Ah, les salauds! Les chiens puants! Les fascistes! Ils m’ont trahiiiiiiiii!

J’étais en larmes, replié sur moi même comme un fœtus fragile, hoquetant ma détresse. Après avoir lu la quatrième de couverture du nouveau Je suis partout, ma femme a cru me consoler en disant:

— Ben quoi, il est marrant ce portrait de Siné. Pourquoi ça te met dans tous tes états?

J’ai hésité à lui planter le poignard ensanglanté en plein cœur, mais comme c’était un journal je me suis repris et suis parti m’enfermer dans mon bureau. Trahi par mes amis et jusque dans mon propre foyer, sali et menacé de mort par les kamikazes du Hezbollah, je gravissais à mon tour le Golgotha.

Pour la seconde fois de la journée j’ai songé à en finir. Ressortant du bureau, j’ai monté quatre à quatre les escaliers menant à la salle de bains. Là, j’ai saisi la boîte de Doliprane: il restait quatre cachets. Je suis ensuite redescendu à la cuisine et me suis approché du frigo. Reprenant mon souffle, je me suis emparé d’une Tourtel. Puis, sans faire de bruit, je suis retourné dans mon bureau pour mettre fin à mes jours. J’ai englouti les Doliprane et avalé cul-sec la Tourtel.

Songeant à Guy Moquet, j’ai alors commencé à écrire une lettre qui me garantirait la postérité. Mais l’alcool embuait mon esprit et j’avais beaucoup de mal à m’écarter de l’original.

Mon petit Bernard chéri,
mon tout petit Ivan adoré,
mon gros Alexei aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier mon petit Bernard, c’est d’être courageux. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Christine. J’ai embrassé mes deux frères, Charb et Oncle Bernard. Quant au véritable je ne peux le faire hélas !

J’espère que toutes mes chroniques de France Inter vous seront renvoyées, elles pourront servir à Caroline, qui, je l’escompte, sera fière de les publier un jour chez Grasset. À toi, mon gros Alexei, si je t’ai fait, ainsi qu’à mon petit Bernard, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.

Un dernier adieu à tous mes amis, à Cabu que j’aime beaucoup. Qu’il caricature bien les Arabes pour être plus tard un homme.

Cinquante-six ans, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Robert Redecker, Flemming Rose. Bernard, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageux et de surmonter ta peine.

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi Bernard, Caroline, Alexei, je vous embrasse de tout mon cœur de meilleur éditorialiste de France. Courage !

Votre Philippe qui vous aime.

C’était tellement beau que j’ai pleuré pendant trois bonne minutes. Laissant la lettre en évidence sur le bureau, je me suis allongé sur le canapé en cuir pleine fleur pour y attendre la mort.

C’est alors que le téléphone a sonné. J’ai hésité à répondre; rien n’avait plus d’importance désormais. Mais la sonnerie se faisait insistante. J’ai tenté de me relever, mais les effets conjugués du Doliprane et de la Tourtel ralentissaient mes mouvements. Quand j’ai pu enfin saisir le combiné, je ne suis même pas parvenu à dire “Allô”. À l’autre bout du fil, j’ai reconnu la voix de Laurent, mon ex-ami barbichu.

— Allô Philippe? C’est Laurent. Bon, écoute, je sais que tu dois être en colère, hein… mmmh… mais je n’y suis pour rien, je te promets. Je viens d’apprendre l’affreuse nouvelle, mais je suis en vacances dans le Lubéron, chez Jack, mmmh. Comme il n’a pas l’Internet et qu’il est abonné au Figaro, je n’ai même pas pu lire les articles.

D’une voix d’outre-tombe, j’ai rugi:

— Tu quoque mi filiiiiii!

Puis tremblant de colère, j’ai poursuivi:

Dies iræ, dies illa,
Solvet sæclum in favilla,
Teste David cum Sibylla !

À l’autre bout du fil, il y eut un long silence. Puis, de sa petite voix tremblotante, enchaînant les borborygmes, Laurent s’est risqué à reprendre la parole.

— Mmm, euh, Philippe? Ça va? Euuh, tu as l’air souffrant, hein, on dirait que t’as de la fièvre, mmmh. Bon, hein, tu sais, chaque été… mmmmh… c’est le même cirque à Libé quand je pars en vacances, hein: dès que j’ai passé le coin de la rue Béranger, les journalistes publient n’importe quoi, surtout s’ils savent que ça va m’énerver. Je te jure, hein, bon… mmmmh… sur la tête de Carla Bruni-Sarkozy… mmmh… que je n’étais pas au courant. Philippe? T’es là, hein?

Au prix d’un effort surhumain, je suis parvenu à articuler quelques phrases:

— Hier Le Monde m’assassinait. Ce matin, c’est Libé qui piétine mon cadavre. Ce 30 juillet devait être un jour de fête, celui où Le Monde publierait la pétition de soutien de mes amis de gauche. Eh bien, c’est en fait un jour de deuil. Et je pèse mes mots!

— Philippe… mmmmh, qu’est-ce que tu racontes, là, hein? Tu vas quand même pas faire une connerie? Pense à tes chats! Pense aux auditeurs de France Inter! Tu ne voudrais quand même pas rater la guerre contre l’Iran, hein, bon?

— Laurent, promets-moi que les criminels seront châtiés impitoyablement! Je veux leur tête sur un plateau de thé à la menthe, avec leurs couilles en ornement!

— Écoute mmmmh Philippe, je te promets que je vais faire ce que je peux, hein, pour muter Favereau au service “Sports”… mmmmhh. Non, plutôt à la rubrique “Mode”, hein, au sport il serait capable de nous faire des papiers sur le dopage pendant les JO, bon… mmmhh. Je vais d’abord essayer de trouver un exemplaire de Libé pour lire ce tissu de saloperies, hein, mais tu sais, dans ce coin du Lubéron y a que deux exemplaires pour dix mille habitants… mmmmhhh. Bon, je te tiens au courant…

La mort tardait à venir à ma rencontre. Alors j’ai décidé de vivre et de faire face aux hyènes. J’ai appelé Charb à la rédaction, mais on m’a dit qu’il venait d’être placé en cure de sommeil par la médecine du travail. Caroline, elle, était sur messagerie. J’étais désormais seul face à la calomnie. Ma valise n’était pas encore défaite, je l’ai empoignée et j’ai dit au chauffeur qu’on rentrait dans la capitale. Pour me donner du courage, j’ai entonné ce chant de combat:

— Les loups ouh ouououh! Les loups sont entrés dans Paris…

À l’intention de ma femme, qui me regardait d’un air incrédule, j’ai poursuivi:

— Cessez de rire, charmante Elvire, les loups ont envahi Paris!

Dans le 4×4, le cœur gonflé d’effroi, j’ai marmonné une prière que je n’avais plus récité depuis mes années de catéchisme. La Prière du Juste persécuté:

Éternel, écoute la justice, sois attentif à mes cris! Prête l’oreille à ma prière: elle vient de lèvres sincères! Que mon droit paraisse devant toi, que tes yeux voient où est l’intégrité!

Tu examines mon cœur, tu le visites la nuit, tu me mets à l’épreuve, et tu ne trouves rien: ma pensée n’est pas différente de ce qui sort de ma bouche. J’ai vu les actions des hommes, mais je reste fidèle à la parole de tes lèvres et je me tiens en garde contre la voie des violents; mes pas sont fermes dans tes sentiers, mes pieds ne trébuchent pas. Je fais appel à toi car tu m’exauces, ô Dieu. Penche l’oreille vers moi, écoute ma parole! […]

Lève-toi, Éternel, marche à leur rencontre, renverse-les, délivre-moi des méchants par ton épée! Délivre-moi des hommes par ta main, Éternel, des hommes de ce monde! Leur part est dans cette vie, et tu remplis leur ventre de tes biens; leurs enfants sont rassasiés, et ils laissent leur superflu à leurs petits-enfants. Quant à moi, couvert de justice, je te verrai; dès le réveil, je me rassasierai de ton image.

L’athéisme et un luxe que seuls peuvent se permettre ceux qui n’ont jamais traversé  d’épreuves. Quand on est seul face à la barbarie, il n’est que Dieu vers qui se tourner. Ma décision était prise et elle était irrévocable. Dès mon arrivée au bureau, j’afficherais dans les couloirs de Charlie une circulaire dépoussiérant la charte du journal. Désormais, tout propos ou dessin blasphématoire vaudrait à son auteur un licenciement pour faute.

Faudrait quand même pas pousser trop loin le bouchon de la satire.

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Voltaire et Internet

6 août 2008
Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Cette foutue affaire m’a flingué mes vacances. Les valises étaient quasiment prêtes, il ne me restait plus qu’à acheter un maillot de bain et une paire de tongs. Et puis patatras, l’affaire – comme l’eût qualifiée Zola – a éclaté, déversant ses torrents de haine dans les principaux affluents de la Marne. Plus question de quitter mon poste, et encore moins la France. Même la Drôme, où je suis propriétaire terrien, était trop éloignée du front. Il me fallait regagner la capitale pour m’y battre à mains nues.

Au téléphone, Bernard avait du mal à dissimuler sa déception. Bientôt deux ans qu’il me proposait de séjourner dans son riad marrakchi. Je lui avais patiemment expliqué qu’en raison de la fatwa lancée contre moi sur son Skyblog par un lieutenant d’Oussama Ben Laden, il m’était déconseillé par le ministère de l’Intérieur de voyager en terre d’islam. Comme Salman Rushdie et Robert Redecker je vis sous protection policière permanente, et chez moi je ne dors jamais deux fois de suite dans la même pièce (cette nuit, dans la salle de bains, j’ai d’ailleurs très mal roupillé).

Mais Bernard insistait:

— Philippe, je sais que ta tête est mise à prix au-delà du périphérique, mais si tu persistes dans ta décision, alors les intégristes auront gagné. Tu sais que j’ai bravé la mort du salon VIP de l’aéroport de Sarajevo jusqu’au Sheraton de Karachi, alors fie-toi à mon instinct de survie. Mon riad est placé sous la protection des policiers marocains, qui ne sont pas des rigolos. Le moindre barbu, la moindre femme voilée qui s’approche de chez moi à moins d’un kilomètre est emmené au commissariat pour interrogatoire. J’ai même fait installer autour du riad des miradors où se relaient d’anciens marines de Guantanamo armés jusqu’aux dents. Je te jure, Philippe Val, sur la tête d’Arnaud Lagardère, que tu ne risques rien.

Je lui ai répondu que bon, d’accord, j’étais prêt à prendre le risque, mais que ce serait quand même une grande perte pour la gauche moderne s’il m’arrivait quelque chose. Et puis je lui ai fait remarquer que le plus dangereux, ce serait de prendre l’avion.

— Imagine que des jeunes de banlieue armés de cutters dissimulés dans leur Coran détournent l’avion et l’emmènent s’écraser sur la résidence secondaire de Brice Hortefeux!

— Voyons, Philippe Val! Tu es le meilleur éditorialiste de France, tu ne pensais tout de même pas voyager dans un avion de ligne. Je t’affrète un jet depuis Le Bourget, pas question que tu prennes le risque de te retrouver assis, en business, à côté de Tariq Ramadan ou Jamel Debbouze.

Un peu rassuré, je lui ai donné un OK de principe. Puis j’en ai parlé ma femme, qui, elle, n’était pas très chaude. Elle a raté son Deug en juin et prévoyait de bosser tout l’été pour rattraper ses UV en septembre. Mais je lui ai expliqué que quand on a l’opportunité de réviser ses cours à côté du transat d’un philosophe de la trempe de Bernard, c’est mal venu de faire la fine bouche. Comme d’habitude, elle m’a dit que j’avais sans doute raison.

Bernard, donc, s’est  montré très déçu par notre annulation de dernière minute. “Ce n’est que partie remise, m’a-t-il dit, comme pour se consoler. Je t’inviterai au prochain réveillon du Nouvel An, il y aura Claude Imbert et les Strauss-Kahn.” J’ai répondu que oui, bien volontiers, mais que pour l’heure, une nouvelle fois, le devoir de mémoire m’appelait.

— Internet m’a déclaré la guerre, une guerre sainte, une guerre sale. Si je laisse les féroces soldats des blogs venir jusque dans nos bras, ils égorgeront nos fils et nos compagnes comme on le fait des moutons pour l’Aïd. Je suis une sentinelle postée sur la grande muraille de la démocratie. Si je m’endors, dans dix ans nos enfants naîtront circoncis et excisées et parleront le patois des rapeurs.

J’allais me reprendre, pour préciser qu’il y a circoncision et circoncision, mais Bernard m’a coupé la parole.

— Je t’en conjure, Philippe Val, sois prudent! Internet est un monstre sans tête, doté de mille bras griffus. Garde toujours sur toi, comme un précieux talisman, La Barbarie à visage humain, afin de conjurer le mauvais sort.

Dans le 4×4 qui m’emmenait vers la gare de Valence, j’ai demandé au chauffeur d’éteindre la clim. Pas le moment de choper un rhume, les rats du Web seraient trop heureux de me savoir diminué. Dans le TGV, j’ai pu constater que mon aura était demeurée intacte parmi les passagers de première classe. Une bonne quinzaine de mes compagnons de voyage sont ainsi venus solliciter un autographe, qui sur son exemplaire du Point ou de Valeurs actuelles, qui sur la page de garde du dernier Finkielkraut, qui sur l’emballage de son Toblerone. J’ai constaté à cette occasion que mon lectorat s’était élargi, puisque des seniors vêtus avec goût semblaient tout connaître de mon œuvre récente.

— Vous avez réconcilié la France d’en haut avec la presse satirique, m’a lancé, la voix tremblante d’émotion, une petite mamy très sympathique qui portait dans ses bras son Yorkshire.

Passé ce moment de communion, le wagon retrouva son calme et j’en profitai pour relire Voltaire. Alors que je n’étais pas loin de somnoler, une phrase retint mon attention:

“Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. […] C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut.”

Ai-je besoin de vous faire un dessin? Dans ce texte de référence sur la liberté d’expression, le philosophe que le monde entier nous envie ne dit pas un mot d’Internet, même par incidence. La liberté d’une nation s’acquiert grâce à la presse et à rien d’autre, affirme-t-il. Internet, Voltaire n’en parle nulle part dans son œuvre admirable (j’ai vérifié dès mon arrivée à Paris, en faisant un détour par la bibliothèque François Mitterrand). Il laisse ça aux marxistes et aux antidreyfusards dont, confusément, il sent poindre l’avènement. Existe-t-il meilleure preuve qu’Internet était désavoué par les plus brillants représentants des Lumières?

Pour qu’une nation accède à l’éclairage, nous dit le bon Voltaire, il faut des éditos de Christophe Barbier, des philippiques de Laurent Joffrin, des chroniques de Jean-Marc Sylvestre, des jités de Claire Chazal, des souvenirs de Jean Daniel… Et sûrement pas cette cacophonie populacière où le moindre tourneur-fraiseur se croit autorisé à nous dispenser son analyse de la Constitution européenne.

Si les non-journalistes estiment avoir quelque chose d’intéressant à dire, qu’ils s’adressent au courrier des lecteurs de leur quotidien préféré. Là, des gens compétents décideront en conscience si leurs divagations méritent une recension. Consciente de son rôle, la presse a en effet délégué des médiateurs pour traduire en langage évolué les petites haines recuites des dépités de la mondialisation. Je ne sais plus si c’est Montesquieu ou Jacques Julliard qui disait que “la démocratie, c’est le tri”. Il avait bien raison. Il est des informations sans intérêt et des points de vue qui ne grandissent pas ceux qui les énoncent. Le rôle de la presse, c’est justement de définir, dans l’intérêt des masses incultes, ce dont on a le droit de parler et ce qu’il convient d’en dire.

Il n’est qu’à Téhéran, Damas ou Pékin que ces évidences sont contestées.

Dessin: © The New Yorker, Peter Steiner, 1993.

La nausée

6 août 2008
En 2006 déjà, au Salon du livre, Bernard était la malheureuse victime d'un attentat antisémite commis par la branche pâtissière d'Al Qaida. L'ombre de Siné plane sur cette infamie…

En 2006 déjà, au Salon du livre, Bernard était la malheureuse victime d'un attentat antisémite commis par la branche pâtissière d'Al Qaida. L'ombre de Siné plane sur cette infamie…

Cet Internet, c’est vraiment le retour du nazisme et du goulag réunis. Là, devant mes yeux, à perte de vue, sur Gogueul, des centaines d’articles mettaient mon talent en doute. Sans parler de ceux qui osaient considérer mes écrits comme un sujet de rigolade.

Ainsi donc, dans les catacombes de l’humanité grouillaient des hordes barbares, analphabètes et cannibales, insensibles à mes éditos; des untermenschen inaccessibles à la civilisation de Saint-Germain-des Prés; des primates qui ne sont pas abonnés à Libé, croient que Jean-Luc Hees est un coureur cycliste et n’ont pas lu Ce grand cadavre à la renverse.

On sait depuis Françoise Giroud, l’égérie de la gauche giscardienne, que la liberté d’expression est un bien trop précieux pour être confié au peuple et à son populisme viscéral. “Internet est un danger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi”, écrivait avec raison la regrettée diva dans Le Nouvel Observateur (25/11/1999). Si elle était encore en vie, je lui confierais bien une page dans Charlie pour chroniquer cet égout à ciel ouvert. Avant qu’il ne soit trop tard.

Ma collègue Caroline, qui traque les pédo-islamistes jusque dans les moindres recoins de cette toile d’araignée visqueuse, avait raison de me mettre en garde: “Internet, tu verras, ça pue la sueur et la mauvaise haleine.” Elle était en-deçà de la vérité. J’ai découvert un mélange du Salon de l’auto et de celui de l’agriculture, où des centaines de milliers de beaufs anonymes crachent leur dépit de ne pas être riches et célèbres en s’en prenant aux juifs, aux journalistes et aux intellectuels. Ces péquenots incultes devraient pourtant savoir que l’intelligence est réservée à une élite, qu’elle procède d’une hygiène de vie quotidienne qui n’a rien à envier à l’entraînement des forces spéciales. Moi, par exemple, à l’école, pendant que mes copains jouaient au foot, ce sport abêtissant pour nazis alcooliques, j’apprenais par cœur des sourates de l’Éthique, de Spinoza. C’est comme ça que je suis devenu un phare de la pensée, un repère dans la nuit de l’obscurantisme pour toutes les péniches qui voguent sur la Marne.

Écœuré par ce que je venais de découvrir, j’ai téléphoné à Laurent (un ami barbichu) pour prendre conseil. Je lui ai annoncé que j’envisageais de saisir le CSA et de porter plainte contre Internet car je m’estimais victime d’injures antisémites et de négationnisme philosophique. Je lui ai demandé le numéro d’Amnesty International et de Reporters sans frontières mais il m’a répondu qu’il n’avait pas de numéros d’ONG dans son carnet d’adresses, seulement des ministres. Pour le CSA, par contre, il pouvait me pistonner.

Ce soir-là je dinais chez Alexandre, un mec très sympa et surtout très cultivé. C’est un pote de Caroline, ma collègue philosophe qui dit souvent que pour espérer survivre, les démocraties occidentales devront pourchasser les islamistes jusque dans les chiottes. Ça m’a fait un bien fou cette soirée. Alexei (Alexandre se fait appeler Alexei; il dit que c’est en souvenir de sa jeunesse, quand il arrivait à boutonner son pantalon sans l’aide de personne) m’a appris que lui et ses amis épris de liberté préparaient une insurrection contre Internet, ce IIIe Reich virtuel, et qu’ils étaient solidaires de mon combat contre l’humour pas drôle.

Alexei m’a fait prendre concience des enjeux géopolitiques d’Internet, et j’avoue que je sous-estimais la dangerosité de cette invention maléfique. D’après lui, ce truc a été inventé par les Chinois pour permettre aux Iraniens de décapiter notre culture millénaire et nos droits de l’homme blanc. Il a ajouté que les blogs étaient en fait une arme de destruction massive bien plus redoutable que les centrales hydrauliques de Saddam Hussein, et qu’il était temps que les Américains bombardent Téhéran pour arrêter tout ça. Je lui ai dit que j’étais prêt à pondre autant d’éditos bellicistes que nécessaire pour galvaniser les lecteurs de Charlie Hebdo et les auditeurs de France Inter, fût-ce au péril de la vie des mes chats. Il m’a répondu que ça ne l’étonnait pas et que ses amis à Washington lui avaient déjà dit tout le bien qu’ils pensaient de moi.

À l’heure du digestif, on a eu la visite de Bernard. Il avait l’air grave, et on s’est tous demandé si la guerre ne venait pas de commencer pendant nos agapes. Il nous a répondu que non, malheureusement, que les Munichois qui nous gouvernent sont des lâches, mais qu’il venait de faxer au Monde une tribune pour me soutenir, qu’à son humble avis il laissait Camus et Sartre loin derrière et qu’on n’avait pas fini d’entendre parler de sa dernière contribution à la lutte contre la Bête immonde.

— Tu es réhabilité Philippe Val! Demain, quand sonnera midi, nul n’ignorera plus que tu es le digne héritier de Jean Moulin, qu’il m’a lancé, en saisissant le verre de cognac que lui tendait Alexei.

Sa voix commençait à trémoler, et j’ai bien j’ai cru qu’il allait me refaire le coup de Malraux au Panthéon: “Entre ici, Philippe Val, avec ton terrible cortège…” J’étais un peu gêné, car autour de la table nous étions quand même une demi-douzaine de Jean Moulin en puissance. Tirer la couverture à moi, c’est pas trop mon genre.

Ah, quand je pense à toutes ces années perdues à chercher en vain la reconnaissance des gauchistes. Ces ignares ne lisaient même pas mes éditos. Dans les diners, tout le monde me demandait de dédicacer les vieux albums de Font et Val en se resservant de la piquette! Aujourd’hui je fréquente des mecs connus en dégustant des grands crus, et les princes me consultent avant de prendre des décisions importantes.

Mais revenons à Internet et aux rats d’égouts qui y pullulent. Bernard, qui a l’habitude de taper son nom sur Gogool, m’a annoncé triomphalement que l’heure de la revanche avait sonné. D’après lui, la crème anglaise de l’élite intellectuelle du pays volait à mon secours, bien décidée à me tirer des griffes acérées des blogueurs antisémites et de leurs troupeaux de commentateurs iraniens anonymes. La Licra me soutenait dans le licenciement sans préavis de Siné. Pareil chez SOS Racisme. Alain-Gérard m’avait manifesté son soutien dès la première minute sur les ondes de RTL. Quant à Alexei, il était justement en train de peaufiner un texte magnifique qui paraîtrait incessamment dans Le Figaro. De son côté, Ivan, qui ne voulait pas être en reste, m’a fait relire le brouillon de sa chronique et j’ai trouvé ça vachement fort – franchement, la réputation de canard de droite du Figaro est très injuste, y a plein de voltairiens progressistes qui écrivent dans ce journal. C’est alors que Laurent m’a appelé sur mon portable, pour me dire qu’il venait de faire un truc incroyable: il a squatté la rubrique “Rebonds” de son journal pour dire tout le bien qu’il pense de moi et enfoncer la tête de Siné dans son caca SS. Et en prime, il a décidé de publier en vis-à-vis une tribune en ma faveur de SOS Racisme, sans accorder la moindre ligne à mes détracteurs. À mon tour de faire ma Carla Bruni dans Libé!

Tour à tour comparé à Jean Moulin et à Zola, je suis ressorti de ce diner bien revigoré.  Ça plus le Château Margaux d’Alexei, ça m’a redonné une sacrée patate. Dans les rues de Neuilly, un peu éméché je l’avoue, j’ai commencé à entonner The Star-Spangled Banner. Ce sont mes deux amis policiers – “mes doudous”, comme je les appelle –, eux qui veillent sur ma personne 24h/24 depuis qu’un adolescent jihadiste du 9-3 a lancé une fatwa contre moi sur son Skyblog, qui m’ont conseillé de baisser d’un ton tandis que nous passions devant la maison de Martin Bouygues.

En enfourchant mon scooter, je me suis juré de faire rendre gorge à Gouggle, l’hydre sino-persane, et aux blogueurs alcoolisés. Désormais ce serait œil pour œil, dent pour dent, couille pour couille. Puisque le choc des civilisations menaçait la place du village du Ouèbe, nous nous devions, mes amis et moi, de porter dans ce cloaque les valeurs universelles des Lumières et de la Maison-Blanche…

Photo: © Olivier Paris, 2006, via Flick’R.

Un nouveau départ

3 août 2008

Bon débarras!

Quel morpion, ce Siné!

Un vrai pot de glue.

Dix ans au moins que je tente de m’en débarrasser, sans succès. Alors je ne vais pas bouder mon plaisir. À vous, je peux bien le dire: depuis la semaine dernière, je crois que je suis un peu plus indulgent envers Radovan Karadzic et feu Slobodan Milosevic L’épuration satirique, ça a du bon. Ayé, j’ai tout nettoyé. J’ai fait mon tchetnik dans tous les bureaux de Charlie. J’ai plumé le dernier des Mohicans. Désormais ne restent que des fidèles. Ce sont un peu mes disciples. Ils sont tellement affectueux que parfois je me laisse aller à les appeler “mes toutous”.

Comme on dit au Festival de Cannes, je tiens à rendre hommage à Claude et Bernard (des copains), qui  m’ont bien aidé sur ce coup-là. “Traite-le donc d’antisémite, ça marche à tous les coups! qu’ils m’ont lancé un soir, à l’heure du cigare. Balance à l’AFP qu’il a trahi les valeurs fondamentales du journal ou un truc du genre, personne n’ira vérifier.” Claude a été très sympa, après m’avoir soufflé l’idée il m’a même donné un coup de main. En quelques jours, via RTL, une radio libre où il fait du bénévolat, on lui a réglé son compte, au Siné. Moi, comme alibi, j’étais parti écrire mon prochain traité de philosophie dans mes dépendances de la Drôme, histoire de faire comme si je ne m’y attendais pas.

— Quoi ? Un article antisémite dans MON journal ! j’ai répondu, en feignant de m’étrangler de surprise, quand les journalistes ont commencé à m’appeler. (On avait juste oublié, avec Claude, qu’en tant que directeur de publication j’étais censé l’avoir lue, cette chronique. Mais qu’est-ce que vous voulez, moi, dans Charlie, le seul truc que j’apprécie ce sont mes éditos, le reste je ne le lis même pas). Je tombe des nues! Et contre un goy, en plus, quelle horreur ! Vous dites ? Contre le fils du président de la République – celui qui “préfère un excès de caricatures à un excès de censure”? C’est inadmissible, foi de Val, Voltaire ne l’eût point souffert. Que le coupable fasse sur le champ trois pas en avant et son autocritique.

Au passage, j’avoue que c’était pas mal trouvé le coup de l’autocritique. C’est une idée d’Alain-Gérard (un pote). Exiger de Siné qu’il aille à confesse! Quelle poilade! On dira ce qu’on voudra, mais je trouve l’humour de mes nouveaux amis du Figaro beaucoup moins primaire que celui des dessinateurs islamo-gauchistes et hitlero-altermondialistes que j’ai trop longtemps fréquentés. Très caustique aussi la phrase qu’Ivan, un autre copain du Figaro, m’a soufflée :

— T’as qu’à raconter que c’est Siné, en refusant de signer des excuses, qui a préféré s’exclure de lui-même du journal, et que tu regrettes infiniment son choix. Les journalistes sont tous d’anciens communistes, ça devrait leur parler.

Je crois que j’ai joué à la perfection le rôle du rédac’ chef accablé par le départ de l’un des siens mais qui en même temps a des principes chevillés au corps, un peu comme Spinoza quand il écrivait: “Tout ce qui est, est ou bien en soi, ou bien en autre chose.” (Éthique I, Axiome I.) Depuis que j’ai monté les marches à Cannes avec Daniel Leconte, je me sens habité par le théâtre.

Le truc auquel Bernard et Claude n’avaient pas pensé, par contre, c’est cette… chose… immonde, là: cette place du village remplie de couilles de singes. Internet, oui, c’est ça. Quelle régression, ce truc! Je l’avais d’ailleurs annoncé de manière prémonitoire il y a quelques années. Internet met en péril la démocratie et l’héritage des Lumières. Car sur cette place du village, non seulement n’importe qui peut donner son avis mais, plus grave encore, personne ne pense comme moi.

Quand je suis rentré à Paris, pour piloter la cellule de crise au journal, j’ai bien senti que quelque chose était en train de mal tourner. Dans la rue, je voyais des tas de gens rigoler sur mon passage. Parfois des passants me prenaient le bras en me lançant, droit dans les yeux: “On vous soutient.” Même au journal, tout le monde semblait emmerdé, et je ne comprenais pas trop pourquoi puisque je savais que Siné, ils n’en avaient rien à foutre.

Du coup  j’ai appelé Caroline, une collègue très balèze qui piste par Internet les terroristes d’Al Quaida, pour lui demander ce qui se racontait dans cette agora pédo-nazie à propos cette histoire. Mais elle m’a répondu que là où elle séjournait en vacances, elle n’avait pas de connexion. C’est bizarre, parce qu’elle avait l’air gêné. Elle me parlait un peu comme à un mec dont tout le monde sait qu’il est atteint d’une maladie incurable, sauf lui.

C’est Charb qui m’a annoncé la nouvelle, en même temps que son entrée dans l’ordre des Chartreux à partir de la rentrée. C’est pas qu’il soit courageux, de manière générale, mais là, il semblait dans un état second, comme s’il avait gobé un truc. Après avoir pris son souffle, il est venu vers moi et m’a murmuré, le visage secoué de tics:

— Philippe, sur le Web on est la risée du monde entier – surtout toi, d’ailleurs. Il y a des milliers de commentaires hostiles à ta décision de virer Siné. Personne n’y a cru, à notre histoire d’antisémitisme. Tout le monde est au courant que Charlie est devenu un newsmagazine néoconservateur et coincé du cul. Même moi, je suis grillé, avec ta putain de lettre de désaveu signée des rédacs chef. On est cramés mon vieux, je préfère raccrocher. J’ai repéré un monastère sympa. C’est non-fumeur, silencieux… j’ai besoin de repos…

Charb étant très facétieux (en temps normal), j’ai voulu en avoir le cœur net. N’écoutant que mon courage, et malgré les tentatives insistantes de l’ensemble de la rédaction pour me décourager, j’ai tapé dans le formulaire de recherche Gougueule ces deux mots qui riment avec Voltaire: “Philippe Val”.

Et là, je crois que je me suis évanoui…

Photo: © Lemo, 10/02/2008, Paris, via FlickR.