Archive for the ‘Internationale satirique’ Category

Ground Zero à Turbigo

11 septembre 2008
légende

Après le succès rencontré par le premier numéro de “Siné Hebdo”, Guy Bedos et Michel Onfray adressent une prière de gratitude au Tout-Puissant…

Ce matin, y avait réunion de la rédac’. Vous auriez vu l’ambiance! Au 44, rue de Turbigo, on se serait cru à Ground Zero il y a sept ans, après l’attaque des barbus volants sur les tours siamoises. Deuil et désolation. Un journal qui, hier, faisait la fierté du pays tout entier se trouvait soudain rasé, rayé de la carte, enseveli sous les décombres de la haine obscurantiste.

Moi : Bon, les mecs [les nanas sont rares à Charlie, alors pour gagner du temps je dis “Bon, les mecs”], j’ai les chiffres de vente d’hier: c’est NUL! Va falloir vous retirer les doigts du cul parce qu’à ce rythme-là, dans six mois je délocalise la rédaction dans le Sichuan.

(Tout le monde baisse les yeux.)

(more…)

Les dessous coquins
 de “La Grosse”

14 août 2008
un chef. Ci-dessus, la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Un rédacteur en chef, c'est un peu comme un chef d'orchestre: il est chef avant tout. Ci-dessus, j'anime la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Le document misérable reproduit ci-dessous provient des Archives nationales du négationnisme satirique (ANNS). Le quarteron de généraux félons dont je vous parlais il y a peu y présente sa version – fallacieuse – des motifs de mon entrée en résistance…

On lit, on entend des choses étonnantes concernant la scission de juin dernier. Notre mort officielle a été plusieurs fois annoncée… Après un été passé dans la dignité muette, il serait peut-être temps que La Grosse s’explique elle-même. Autrement, nos lecteurs et notre public aimé finiraient par croire qu’on leur fait des cachoteries. On vous doit bien ça, petits vicelards: voir les dessous de La Grosse, allez! C’est une envie qu’on vous pardonne, et même qu’on va satisfaire, mais attention bande de voyeurs! Les deux mains sur la table…!

Comme le savent tous les historiens sérieux, La Grosse est née en janvier 91 aux premiers jours de la guerre du Golfe. Défiant tout les bonnes lois du marketing, sans campagne de promotion, sans un centime de pub dans ses recettes (un principe sacro-saint), La Grosse grimpait en quelques numéros à 30.000 exemplaires.
 Tout baignait dans l’huile, l’égalité, la fraternité. Trois mois après le lancement, excepté un bref essai malheureux, le journal se passait allègrement de rédacteur en chef… un joyeux bordel! Qui décide de quoi? Si un dessin ne passe pas, qui l’a sucré ? – etc.

L’idée germa qu’il fallait un chef d’orchestre. Philippe Val accepta de quitter les planches du cabaret pour tâter du journalisme et du métier de rédac’ chef. Dur métier, en vérité, qui exige notamment de la rondeur, du doigté, de la tolérance… Et surtout pas, dans un journal par essence bordélique et fier de l’être, surtout pas du caporalisme! Ni du militantisme! Car un mot venait de plus en plus souvent tinter désagréablement à nos oreilles étonnées: la Ligne. La Grosse Bertha aurait une Ligne. Grosse nouveauté…! On était partis avec “Un éclat de rire par page” et on se retrouvait sermonnés au nom du précepte: “Il faut des indignations.”

Merde alors ! S’indigner, on laisse ça aux moralistes, aux boy-scouts, aux dames patronnesses de droite et de gauche. La Grosse est née en ricanant, en insultant, en révoquant, en salissant tout, carrément malfaisante. Tandis que ses ventes diminuaient, la Ligne, laïcarde et bien pensante (de gauche), se renforçait. La censure s’instaurait, créant un malaise permanent. Arthur, Anne Vergne, Peroni et quelques autres se voyaient mis sur la touche. Dans tous les partis politiques, dans les bureaux, on connaît ça. Oui, mais justement La Grosse Bertha n’est pas un journal banal. Un rédac’ chef, à la rigueur, mais un petit chef: non merci.

Méfiez-vous des imitations !
Un jour, Godefroy [le directeur de la publication, ndp] eut la surprise d’entendre de la bouche du rédacteur en chef: “Je te préviens, au prochain conflit entre nous, je te vire.” Un rédac’ chef virant le propriétaire du journal, c’eût été une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Godefroy demanda à Philippe Val de rentrer dans la rang, pour que le journal retrouve son ambiance déconnante, sa joyeuse anarchie, l’excitation des bouclages où tout te monde dit son mot sur la couverture. Refus outré. À notre grand désarroi, nous vîmes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce génie méconnu, accusant Godefroy et quelques autres d’entraîner le journal “à droite”. Une accusation dont les lecteurs peuvent vérifier après coup la stupidité… Sidérés, ne comprenant pas grand-chose au conflit dont ils étaient pour la plupart éloignés, beaucoup de copains de la rédaction virent Cabu claquer la porte et appeler les masses à le suivre, avec un mauvais rictus qu’on ne lui connaissait pas.

Quelques jours plus tard, l’opinion étonnée vit sortir du caveau le défunt Charlie Hebdo, un titre d’ailleurs piqué sans vergogne à son propriétaire, le professeur Choron.
 La majorité des dessinateurs partirent pour Charlie. La majorité des rédacteurs resta à La Grosse. En bonne logique, La Bertha aurait dû crever sur la coup après une telle saignée. Mais la France est un pays riche. Ôtez une couche de dessinateurs de presse, une autre apparaît illico, prête à l’emploi. Tant mieux pour les jeunes! C’est ainsi que La Grosse tient le coup. Elle a perdu des lecteurs pendant l’été, mais comme tous les journaux. On y boit à nouveau de bons coups. Elle mouille toujours, cette vorace vaccinée à jamais contre le ton prêchi-prêcha, donneur de leçons, pédagogue rentré.
 Dire au lecteur ce qu’il doit penser, c’est le prendre pour un con. Non merci – pour la nostalgie, y a des radios pour ça!

Charlie Hebdo, ce musée Grévin de la presse satirique, pue le vieux. Dans une interview au journal suisse L’Hebdo (6/08/92), un de ses chefs nous apprend que Charlie Hebdo n’est ni anarchiste ni libertaire. C’est fini, ces vieilleries dans lesquelles personne ne se reconnaît. Oui, nous sommes un journal de gauche.” Oui, mais quelle tendance, camarade? Saint-Rémy-de-Provence? Lubéron (chez Renaud et Wolinski)? Ce “journal de gauche” – cette étiquette est bien la seule chose en lui qui nous fasse rire – prêche aujourd’hui le dépistage obligatoire du sida.

Voilà ! Vous vouliez des explications sur la scission historique au sein de l’Internationale satirique, vous en avez. Si vous faites une thèse de doctorat avec ça, on vous file gratuitement en cadeau une belle exergue: “Merde aux petits chefs et aux grandes consciences morales!”

La Grosse B.
Article paru le 29 août 1992
© La Grosse Bertha 1992, via presselibre.net

Adieu “La Grosse”

14 août 2008
Ci-dessus, le quarteron de généraux félons qui prétendait m'évincer de la présidence de la République de la “Grosse Bertha”.

Ci-dessus, le quarteron de généraux félons qui prétendait m'évincer de la présidence de la République de “La Grosse Bertha”.

Ce document exclusif provient de l’Institut historique national de l’humour involontaire (IHNHI) de Joinville-le-Pont. Il s’agit de mon premier édito dans Charlie ressuscité. À l’heure de prendre le maquis éditorial, j’y dénonçais les compromissions des pétainistes de La Grosse Bertha, lesquels ne s’en relèveraient pas…

Le directeur de La Grosse Bertha, Jean-Cyrille Godefroy, a été très ferme: “Dorénavant, le rédacteur en chef, c’est moi!” Ça faisait quelques mois que ça couvait. Quand on vire le rédacteur en chef, ça veut dire qu’on veut faire un journal différent. Du coup, le gros de l’équipe a décidé de partir aussi. On s’est tous retrouvés dans la rue, les mains dans les poches. On a juste eu le temps de récupérer nos crayons et nos chaussons. Et on a laissé La Grosse Bertha. Ce beau nom était une trouvaille de Gébé, puis l’équipe l’avait imposé. Mais ce titre, ayant été déposé par la directeur de publication, lui appartient de fait. Dans notre monde libéral, les idées finissent toujours par appartenir à ceux qui ne les trouvent pas.

Nous voilà donc dans la nature avec un journal tout nu dans la tête. On s’était habitués à faire un hebdomadaire. Maintenant, c’est devenu un vice.
 Mais voilà, J.-C. Godefroy, entouré d’un quarteron de généraux félons, a décidé de mettre un terme à notre collaboration. Accusés de vouloir faire un “torchon écolo rosâtre”, un “journal favorable à l’establishment”, une “feuille tiers-mondiste”, un “brûlot lycéen”, nous voilà donc à la rue. Entre mous politiques, tels que Siné, Willem, Cabu, pour ne citer que les plus mous, nous nous sommes retrouvés dans un café. Au moment où les plus courageux d’entre nous entrevoyaient sournoisement la perspective de quelques jours de répit, Cabu s’écria: “Il faut sortir un nouveau journal mercredi prochain.” La mer s’est retirée d’un seul coup, les parasols ont fait clac en se repliant, et les polars ont été abandonnés ouverts à la page de garde.

Aussitôt, on s’est mis à chercher un titre.
 Le lendemain midi, on cassait la croûte avec quelques grands anciens, Wolinski s’est écrié: “Et pourquoi vous ne reprendriez pas Charlie Hebdo?” “C’est libre, allez-y!”, dit Cavanna. “Ah oui!”, fit Gébé avec une calme conviction. “Formidable”, cria Cabu. Là-dessus, nous entrechoquâmes nos verres de Badoit. il nous restait moins de quarante-huit heures pour trouver des locaux, un imprimeur, un distributeur, un marchand de papier, des ordinateurs, une photocopieuse, un avocat, une secrétaire et, accessoirement, un peu de pognon. À part le pognon, on a tout trouvé. Pour faire quel journal? Eh bien, nous avons fait un sondage auprès d’un panel représentatif de mille cons, pour solliciter leur avis, et on a fait le contraire.

Charlie Hebdo ? Ce sera tous les mercredis, 10 F. À la semaine prochaine.

Philippe Val
Article paru le 1er juillet 1992
© Charlie Hebdo 1992
 (via presselibre.net)

Valophobie

14 août 2008
Alors que Cabu et moi partons fonder “Charlie Hebdo”, la rédaction de “La Grosse Bertha” se lance à nos trousses.

Alors que Cabu et moi partons fonder “Charlie Hebdo”, la rédaction de “La Grosse Bertha” se lance à nos trousses.

Un nouveau totalitarisme assombrit de ses nuageuses métastases le ciel jusque-là radieux du millénaire complexe qui s’ouvre. À la croisée du stalinisme et du nazisme, cette idéologie de haine s’est choisie quatre principaux boucs émissaires : les Américains, les juifs, le libéralisme et Philippe Val.

Si l’antiaméricanisme, l’antijudaisme et l’antilibéralisme sont des phénomènes relativement bien documentés – notamment par mes amis Bernard, Alexei, Ivan, Laurent ou encore Caroline –, en revanche la haine que je suscite d’un bout à l’autre de la globosphère ne laisse pas d’interroger historiens des idées, sociologues et autres anthropologues – et même jusqu’aux biologistes moléculaires, me souffle-t-on.

Il est donc temps pour moi de retracer la genèse de ce nouvel obscurantisme qu’est la Valophobie, afin que les générations futures ne puissent pas dire un jour : “Nous ne savions pas.”

Je crois que tout a commencé au début des années 1990, juste après la chute du mur de Berlin. À cette époque, je suis un chansonnier confidentiel (selon un sondage Ypsos pour Le Point, 0,002 % des Français sont capables de citer de mémoire le titre d’une chanson de Font et Val) dont le public se limite à quelques soixante-huitards mal habillés, férus de fromage de chèvre et de MJC, et à leur marmaille adolescente.

C’est à mon amitié avec Cabu, un artiste maudit qui s’est fait connaître par ses caricatures iconoclastes dans “Récré A2”, aux côtés de Dorothée, que je dois d’accéder à un strapontin dans le monde merveilleux de la presse, qui me fascine depuis que j’ai découvert l’existence du J’accuse de Zola dans Spirou à l’âge de 14 ans. La première guerre du Golfe – sévère mais juste – éclate au moment où une bande de zozos à l’humour douteux s’apprête à lancer un hebdo bêtement antimilitariste: La Grosse Bertha. Cabu est de la partie et me propose de le rejoindre. Je lui explique que l’humour n’est pas ma tasse de Nesquik, que mon truc c’est de réfléchir, et il me répond que ça ira très bien, que de toute façon personne dans la rédaction ne lira ce que j’écrirai mais que le journal aura besoin d’un meneur d’hommes tel que moi. Il est vrai que je me suis fait remarquer très jeune pour mes qualités de manager, d’abord dans ma troupe d’Éclaireurs (sous le nom de guerre d’Ours Mal Léché), puis durant mon service militaire au 7e bataillon de chasseurs alpins de La Rochelle.

En moins de temps qu’il n’en faut à Charb et Cavanna pour baisser leur froc, j’accomplis avec succès ma première mission: prendre les commandes du journal. Il est vrai que j’ai bénéficié de l’indifférence générale d’une rédaction trop occupée à picoler et à gribouiller des petits Mickey pour prêter attention à mon statut autoproclamé d’éditorialiste en verve puis de rédacteur en chef. Cette promotion météorique me vaudra d’être invité avec Cabu sur les plateaux télé, où mon charisme provoque des pics d’Audimat jusqu’alors inconnus du PAF.

Mais très vite, je suspecte que l’approche anarcho-potache de La Grosse Bertha entravera mon ascension vers les sommets de la philosophie, et donc de la notoriété. C’est alors que je persuade Cabu de gagner Londres pour y lancer un appel à la résistance. Comme ni lui ni moi ne parlons l’anglais, nous décidons finalement d’opter pour la brasserie Lipp – et sa fabuleuse tarte Tatin.

C’est de là, avec quelques amis en préretraite, que je lancerai mon appel du 18 juin 1992.

(à suivre)