Archive for the ‘guerres justes’ Category

Néocons’ anonymes

27 avril 2015

AA— Bienvenue à tous, asseyez-vous et mettez-vous à l’aise… Ce soir nous recevons Philippe, un nouvel adhérent, éditorialiste. Je vous demande de lui souhaiter la bienvenue.

[Tous en chœur] Bienvenue Philippe!

— Tout d’abord, bravo Philippe! Nous savons tous ici que ce n’est jamais facile d’admettre qu’on est devenu dépendant. Vous avez eu du courage, je tenais à vous en féliciter… (more…)

Levée d’écrou

14 janvier 2009
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En déportation, comme autrefois en pensionnat, j'ai servi de bouc émissaire. Jack, de la chambre d'à coté, n'arrêtait pas de me poursuivre avec une hache en plastique en hurlant: "Wendy!" On s'entendait bien malgré tout car nous sommes tous deux écrivains. Lui écrit des livres avec une seule phrase; et moi j'ai pondu tous mes puddings à partir d'une seule idée – courte.

Le complice du Dr Petiot (je crois qu’il se nomme Mengele ou quelque chose comme ça) a fini par se rendre à l’évidence: sans moi, la France n’est plus tout à fait la France. Alors il a signé mon autorisation de sortie, non sans en référer préalablement au préfet de police de Paris (je crois qu’il se nomme Papon ou quelque chose comme ça), qui avait demandé mon internement (ma déportation, devrais-je dire) il y a deux mois et demi.

Et me voilà, errant sur le trottoir de la rue Cabanis, tel un hamster abandonné sur une aire d’autoroute au début du mois d’août, avec pour seuls bagages mes livres fétiches: Ennemis publics, de Laurel et Hardy, et “L’Éthique” pour les Nuls, de Michel Onfray. Me faire ça à moi! Je ne sais pas si c’est la proximité de la prison de la Santé ou quoi, mais je me sens un peu comme un islamiste du Hamas rendu à la liberté par le régime socialo-communiste de Nicolas Sarkozy (jamais avare de son laxisme envers les ennemis de la laïcité) après douze années de préventive.

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Ma cabane au Kosovo

8 septembre 2008
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Ah qu'elles sont jolies les bombes de Jamie Shea! Laï laï laï laï laï laï laï laï laï laï…

Si j’ai déclaré la guerre à la Serbie, en 1999, c’est avant tout en souvenir de ma grand-mère maternelle.

En 1940, pendant l’exode, Mamie Juju avait dû fuir, comme tant d’autres Français, devant l’armée du Reich. Sur le chemin de terre boueux qui la conduisait à Vichy, pour une cure thermale bien méritée, elle s’est malencontreusement pris le pied dans une racine et s’est rétamée de tout son long dans la gadoue. Personne ne s’est arrêté pour lui porter secours; elle a dû se relever toute seule, malgré ses rhumatismes, non sans avoir salopé sa belle robe du dimanche.

Cet épisode a laissé un profond traumatisme dans ma famille. De peur que je ne rate ma scolarité, ma mère ne m’a raconté cette histoire que le jour de mes vingt ans.

C’est en souvenir de cette brimade qui préfigurait la rafle du Vél d’Hiv’ que, devant la longue file des réfugiés kosovars fuyant les soudards serbes, j’écrivais dans Charlie, le 15 mai 1999: “Aujourd’hui, celui qui n’est pas, ne serait-ce qu’une seconde, une petite grand-mère à bout de force, allongée dans la boue en travers du chemin, celui-là n’a rien compris au monde qui l’entoure.”

A contrario je peux dire que c’est un peu grâce à Mamie Juju, à qui je pense souvent, si, de mon côté, j’ai tout compris au monde qui m’entoure.

Il est vrai que pour moi, la Seconde Guerre mondiale est un horizon indépassable: c’est bel et bien la matrice de ma philosophie anti-totalitaire. Dès qu’un problème survient quelque part, j’ai un truc incroyablement efficace pour savoir ce qu’il faut en penser: je remplace le sujet de la phrase par juif, par nazi, par collabo ou encore par Munichois, selon les cas, et là, abracadabra: les pièces du puzzle vont se ranger toutes seules à leur place et je peux alors pondre un de mes célèbres éditos vengeurs. Pour le Kosovo, ça a très bien marché, comme en témoigne cette saillie du 31 mars 1999:

“Lisons un journal, en remplaçant ‘Kosovar’ par ‘juif’. Les troupes de Milosevic organisent des pogroms, détruisent les villages, assassinent les hommes, et contraignent à l’exode femmes et enfants juifs. Qu’est-ce qu’on fait, on intervient, ou pas? Ah, je sens un flottement, même parmi les pacifistes. À part les équivalents de Céline, de Drieu La Rochelle et des communistes solidaires du pacte germano-soviétique, on décide fermement qu’on ne peut pas laisser faire ça.”

Vous avez compris le truc? Essayez chez vous, vous verrez: avec ma méthode, l’intelligence est désormais à portée de toutes les bourses.

Comme tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir Mamie Juju pour grand-mère, il s’est bien sûr trouvé quelques pacifistes bêlants (des Munichois), une poignée de rouges-bruns nostalgiques de la grande Serbie (des collabos) et quelques antiaméricains judéophobes (des néonazis) pour suggérer que ce déluge de bombes sur la Serbie n’avait pas lieu d’être, que pas le moindre génocide ne menaçait les Kosovars et qu’il fallait vraiment se montrer flemmard et grégaire comme un éditorialiste parisien pour sauter à pieds joints dans la propagande éhontée de Jamie Shea, le porte-parole de l’Otan.

Mais j’ai tenu bon. De jour comme de nuit, j’ai balancé mes bombes à fragmentation éditoriale sur les lignes ennemies jusqu’à la victoire finale. Charlie y a perdu au passage quelques milliers de lecteurs, mais c’est bien peu de choses par rapport à ce que j’y ai moi-même gagné: le respect des gens qui font avancer le monde, de Dany Cohn-Bendit à Alain Duhamel, en passant par BHL ou Claire Chazal.

De toute façon, ça faisait longtemps que je souhaitas abandonner à Emmaüs mes derniers oripeaux gauchistes afin de me vêtir de neuf, et de pouvoir enfin élever mon regard au-delà de l’horizon simpliste qui est le lot quotidien des pauvres d’esprit situés à la gauche du PS: anticolonialisme = bien; libéralisme = mal, et autres fadaises binaires pour adolescents attardés. À mes yeux, “un intellectuel qui pense que le monde est simple manifeste son abandon du débat d’idées pour l’adhésion à une idéologie.” Et toc!

Alors, en 1999, j’ai fait le grand saut: j’ai divorcé d’avec la gauche de la gauche. Dans l’euphorie de ma nouvelle vie qui commençait, c’est à peine si j’ai prêté attention aux piqûres bénignes des quelques moustiques staliniens aigris qui s’en offusquaient – je fais ce que je veux, d’abord, on est en République!

Tiens, La Vache folle, par exemple. Exhumons, à l’intention des jeunes génération, l’article lamentable publié par cette feuille de chou écolo-munichoise, heureusement disparue depuis…

VAL T’EN GUERRE

Comment le rédacteur en chef de “Charlie Hebdo” a tenté de faire du journal satirique une brochure de l’OTAN.

La guerre au Kosovo inspira à Philippe Val une idée: “Réfléchir au moyen de subvertir abruptement les apparences afin d’apercevoir un bout d’une réalité qui dérange les certitudes” (1). La subversion, en effet, fut abrupte. Deux mois durant, il emprunta aux gramophones de la pensée militaire les raisonnements les plus foireux. Sa thèse: tout opposant à la guerre serait au mieux un ennemi de la démocratie, au pire, un nostalgique du IIIe Reich.

Premier acte, “aucune autre solution n’est envisageable” et “toute discussion sur ce point est vaine” (14 avril). Prétendre le contraire comme l’extrême gauche, les intellectuels de la gauche “radicale”, ou bon nombre de militants verts, équivaudrait à “abandonner les Kosovars” et à “défendre les agissements d’un État malade du nationalisme” (7 avril 1999). Basé sur un faux dilemme, taillé en pièces par les faits (2), ce cadre de pensée inspiré par l’Alliance sera recuit par la presse dite de gauche tout au long du conflit. Val apportera d’ailleurs sa perle aux chapelets d’autocongratulations qui, comme de sous la queue d’un âne (3), sortent des plumes éditorialisantes: “Les journalistes, échaudés par Timisoara, la guerre du Golfe et le débarquement en Somalie, font bien attention à ne pas faire de ‘propagande’ pour un camp ou pour l’autre. D’ailleurs, même l’état-major de l’OTAN ne cesse – et tant mieux – de reconnaître ses erreurs de bombardements. On en est à six ‘bavures’”, se félicite-t-il le 5 mai, reprenant en chœur les pitreries de Jamie Shea, propagandiste en chef de l’OTAN dont les mensonges seront mêmes dénoncés par Reporters sans frontières.

Cette formidable “démocratie” américaine
Acte 2, les bombardements seraient forcément justes puisqu’ils sont décidés par des démocraties au nom des valeurs qu’elles sauraient si bien appliquer chez elles. Car pour Val, dans les pays occidentaux, “en cas d’abus de la violence dont l’État a le monopole il y a des recours, il y a l’opinion (4), il y a une presse libre, il y a un système d’appel aux décisions des tribunaux” (19 mai). Les victimes des violences policières, les sans-papiers livrés à l’arbitraire judiciaire et détenus dans des conditions inhumaines, seront contents de l’apprendre. Un problème subsiste toutefois: la “guerre humanitaire” est conduite par les États-Unis, leader mondial des prestataires de services dictatoriaux. Soucieux de désamorcer la suspicion légitime de ses lecteurs, Val entame une pitoyable plaidoirie: “En Amérique, lorsque les droits de l’Homme sont bafoués, c’est que le pouvoir a transgressé la loi.” En somme, pourvu qu’ils naissent libres et égaux en droits, les hommes peuvent bien finir sur la chaise électrique ou dans les pénitenciers où sont enfermés en masse, et en toute légalité, les pauvres et les Noirs.

Acte 3 : tout refus de célébrer la “démocratie” américaine serait symptomatique d’inclinations néonazies. Pour nouer cette grosse ficelle au cou des réfractaires, Val convoque successivement Montaigne, Berl, Proust, Einstein, Galilée, Charles Trénet, et explique: “L’antiaméricanisme qui ressort en ce moment sent le gaz. Au sinistre ‘plutôt Hitler que Blum’ répond, toutes proportions gardées, le non moins sinistre ‘plutôt Milosevic que Clinton’.” Ainsi, les anti-impérialistes seraient mus par “la haine de la démocratie et l’antisémitisme”. Argument massue: “Il y a plus de Juifs aux États-Unis qu’en Israël, pas vrai?” (28 avril). Parti trois semaines plus tard enquêter aux USA, Philippe Val redécouvrait que vue de près, la “démocratie” américaine le faisait gerber.

Les lumineux sentiers de la gloire médiatique
Au cours de ces mois d’ébriété belliciste, le rédacteur en chef de Charlie utilisa ou cautionna les méthodes les plus douteuses. Le 5 mai, l’hebdomadaire publie un courrier de dénonciation comparant Daniel Mermet (animateur de l’émission de radio “Là-bas si j’y suis”) aux speakers des années 1930 qui laissaient “trois minutes pour Hitler, trois minutes pour les Juifs”. Sa faute: avoir donné la parole à une journaliste serbe. N’ayant pas jugé utile une écoute préalable de la bande incriminée, Val dut publier un rectificatif la semaine suivante. En interne, Charb, principal opposant à la “ligne Val” n’est pas épargné: le dessinateur Riss assimile son discours à celui de Philippe Henriot, journaliste collabo sous l’occupation (19 mai).

Décidément riche en surprises, ce numéro consacre aux Balkans un supplément bourré d’informations jusque-là censurées par les médias: des témoignages et des photos de réfugiés Kosovars dans un camp en Macédoine, doublés d’un reportage de Val et Wolinski en Grèce. À les lire, les Macédoniens seraient un ramassis d’égoïstes, racistes et proserbes; les Grecs formeraient quant à eux un peuple de disneyphiles décérébrés aussi enclins à défendre Milosevic qu’à danser le sirtaki. Journal de lutte contre l’extrême droite, Charlie répandait sans scrupule une coulée de poncifs xénophobes.

Où s’arrêtera la normalisation ?
Le 9 juin, Dominique Voynet, représentante du pouvoir en place, faisait irruption par courrier dans les colonnes “libertaires” pour arbitrer une querelle interne en faveur de Riss, dont une brève précisait qu’il animait le soir même un meeting des Verts. À propos de la guerre, la ministre déclarait se retrouver dans les positions de Philippe Val. Lequel, hasard extraordinaire, se fendait quelques pages plus tôt d’un vibrant appel à voter Cohn-Bendit. “Laisser le monopole de l’éthique à BHL relève de l’aveuglement”, écrivait Val le 19 mai. Qu’il se rassure, le marché des intellectuels de cour est ouvert. Il suffit pour y entrer d’investir quelques reniements. Mais si son besogneux bachotage l’autorise à sortir de L’Encyclopédie, peut-être sursautera-t-il à cette réflexion de Swift: “L’ambition souvent fait accepter les postures les plus basses: c’est ainsi qu’on grimpe dans la même posture que l’on rampe.”
Pierre Rimbert
Dessin : Gros

1. Philippe Val, “À la recherche du Kosovar perdu”, Charlie Hebdo, 28 avril 1999. Pour les citations suivantes de Val dans Charlie, on n’indiquera que la date de publication.

2. Accélération des déplacements de population, ferveur nationaliste en Serbie.

3. Laurent Joffrin, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, excelle à cet exercice. Lire La Vache folle, n°22, p. 7.

4. Ah bon ? Val n’écrivait-il pas dans son édito du 5 mai 1999: “Le paradoxe de la démocratie, c’est que l’opinion – en tant que sa rentabilité est mesurable à la dose d’erreur dont on la nourrit – en est l’épouvantable limite”?

Article paru en juin 1999.
© La Vache folle, 1999, via presselibre.net