Archive for the ‘Archives déclassifiées’ Category

(7) La Val qui rit (“La Vache folle”)

10 septembre 2008

Déchiré par les conflits internes, en nette perte d’humour depuis qu’il se prend pour “La Lettre de la Nation” de l’écologie politique, “Charlie Hebdo” se découvre avec étonnement, Philippe Val ulcéré en tête, de l’autre côté de la critique. Après huit ans d’exercice, “Charlie” ne fait plus rire grand monde et les manœuvres de son rédacteur en chef commencent à filtrer au-delà des locaux de la rue de Turbigo…

Philippe Val a mal à son ego. Le journal des gens-comme-il-faut a osé insinuer que tout n’était pas rose au temple de la satire. Le 4 mars 2000, Le Monde a écorné le mythe de Charlie: celui d’une rédaction unie, fièrement dressée derrière son chef, reprenant en chœur son dernier tube et déclamant du Spinoza sur les bords de Marne. Le même mois, un malheur n’arrivant jamais seul, Val apprend que le président de Radio-France, Jean-Marie Cavada, souhaiterait se passer de ses précieux services; France Soir ricane; Serge Halimi et Dominique Vidal, dans un article du Monde diplomatique consacré aux dérives du traitement médiatique de la guerre au Kosovo (mars 2000), se fendent d’une spéciale dédicace à son propos; le réalisateur Pierre Carles l’agresse; l’agence Capa d’un côté et Denis Kessler (n°2 du Medef) de l’autre l’assignent en justice…

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(6) Droit de réponse de “Charlie” au “Monde”

10 septembre 2008

Correspondance

Une lettre de “Charlie Hebdo”

À la suite de notre article intitulé “Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de ‘Charlie Hebdo’” (“Le Monde” du 4 mars), nous avons reçu de Philippe Val, gérant des éditions Rotative et rédacteur en chef de l’hebdomadaire, la mise au point que nous publions ci-dessous. La plupart des collaborateurs de “Charlie Hebdo” se sont associés à ce texte: Bernar, G. Biard, Cabu, F. Cavanna, Charb, A. Fischetti, Gébé, Honoré, L. Lapin, Luz, Oncle Bernard, X. Pasquini, M. Polac, Riss, Siné, Tignous, Willem et Wolinski.

En chiffres, Charlie Hebdo a connu, en 1999, une perte moyenne de 4.500 numéros en kiosque, compensée en partie par une augmentation constante des abonnements et le succès des hors-séries. La nouvelle formule, lancée le 5 janvier, a produit des effets positifs sur les ventes. Votre article annonce que ce journal est riche et fait entre 14% et 18% de bénéfices. Nous en serions heureux, mais la réalité est moins souriante: le chiffre honorable, mais modeste d’environ 5% est plus proche d’une information sérieuse.

Autre erreur, Philippe Val aurait placé à ses côtés, comme au capital de la société, “plusieurs de ses proches”. Primitivement, les actionnaires des éditions Rotative étaient au nombre de cinq, tous rédacteurs ou dessinateurs. L’un d’eux, notre ami Renaud, possédant deux actions mais ne collaborant plus au journal, a vendu ses titres à notre demande. C’est à l’unanimité que les actionnaires ont voté pour faire entrer dans le capital deux salariés de l’administration.

Il n’y a pas de controverse sur la ligne éditoriale. Celle-ci n’est d’ailleurs pas une ligne, mais une charte générale édictée par François Cavanna, le fondateur du journal. Il y est fait obligation d’être fidèle à la laïcité, à la défense de l’écologie, aux principes démocratiques, aux idéaux des Lumières, aux droits de l’homme, à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et à la dénonciation de la cruauté contre les animaux. Jamais nous n’avons dérogé à ces principes, qui, loin de nous contraindre, nous rassemblent.
Les débats qui ont eu lieu lors de la guerre au Kosovo, et qui, notamment, ont opposé Charb et Philippe Val, se sont exprimés librement dans les colonnes du journal. De même, les différents points de vue lors des élections européennes ont été portés à la connaissance des lecteurs, sans que Philippe Val y exerce aucune censure. Nous nous réjouirions si une telle liberté éditoriale était le fait de toute la presse française.

Enfin, vos accusations contre Philippe Val sont étonnantes pour un journal qui s’honore de sa rigueur et de sa précision: “Sous couvert d’anonymats, d’aucuns lui reprochent la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologiques et économiques de Charlie.” Comment aurait-il pu capter l’héritage symbolique et idéologique du journal puisqu’il collabore étroitement depuis le début avec Cavanna, fondateur du journal et propriétaire du titre, ainsi qu’avec tous les dessinateurs de l’ancienne équipe, qui font partie intégrante de la nouvelle équipe? Quant à la captation de l’héritage économique, si elle était avérée, elle serait un délit relevant des tribunaux. En fait d’héritage, lors de son relancement, tous les premiers frais de fonctionnement du journal ont été assumés par Cabu et Philippe Val, et grâce à un emprunt de 200.000 francs qu’ils ont remboursé dans les semaines suivantes.

Article paru le 26 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via Presselibre.net

(5) Une lettre de Serge Halimi

10 septembre 2008

Cher Philippe,

Dans ton dernier édito, prétextant le fait que, “dans Le Monde diplomatique, je te “dénonce comme suppôt de l’Otan”, tu m’associes à une campagne contre Charlie qui, selon toi, serait conduite simultanément par Cavada, France-Soir, Vivendi, Axa, le Medef, Le Monde et j’en passe… Les nombreux lecteurs de Charlie qui ne lisent pas Le Monde diplomatique risquent de ne pas comprendre de quoi il s’agit et d’être très surpris de me trouver en compagnie de tels persécuteurs.

Il me faut donc préciser, puisque tu ne l’as pas fait, que, dans un article détaillé revenant sur la guerre du Kosovo un an après, Dominique Vidal et moi avons cité un certain nombre d’analyses publiées il y a un an et qui, pour mobiliser l’opinion aux côtés de l’Otan, assimilaient les exactions et assassinats serbes au judéocide nazi. Au nombre des textes que nous rappelons, et que nous discutons preuves à l’appui dans Le Monde diplomatique, figure en effet un extrait de ton premier éditorial de Charlie sur la question.

Je peux comprendre que ce rappel d’un article que tu as peut-être écrit à la hâte et sous le coup de l’émotion ne t’enthousiasme pas trop. Et je sais que parfois les blessures d’amour-propre sont très douloureuses. Mais je m’explique moins le fait qu’un travail d’enquête et de raison m’expose tout
à coup à devoir être amalgamé, dans Charlie Hebdo, au Monde, à Cavada ou au Medef.

Bien amicalement,

Merci de faire part de ces remarques aux lecteurs de Charlie.
Serge Halimi

Via presselibre.net

(4) Les ennemis inattendus (“Charlie Hebdo”)

10 septembre 2008

Six colonnes dans “Le Monde”… Sept ou huit mille signes comme un essaim de frelons qui tourne autour de ma tête. Vite, un seau d’eau! Six colonnes diffamant “Charlie Hebdo” et me décrivant comme un gros con avare, sournois, et vendu au grand capital. La même semaine, Ardisson m’insulte, Serge Halimi dans “Le Monde diplomatique”, me dénonce comme suppôt de l’OTAN – sacré Serge, je ne savais pas que tu volais en essaim –, Cavada ne me supporte plus, “France-Soir” m’attaque, “Marianne” s’aligne, Kessler, le vice-président du Medef, me fait un procès, Capa-Vivendi aussi, Pierre Carles m’écrit pour me comparer à Jean-Marie Messier… 
L’extrême-gauche me traite de sioniste, j’ai même reçu du courrier anonyme me traitant de sale Juif, ce que d’ailleurs je ne prends pas comme une insulte, mais comme un honneur. Mais enfin, il y a là un déchaînement qui m’oblige à faire un stage devant mon miroir afin d’étudier si, vraiment, je suis ce misérable dont je vois ses dessiner le portrait en lisant la presse de la semaine dernière.

“Je vivais à l’écart de la place publique…”, chantait Brassens. Je pourrais chanter à l’unisson. Quand je sors de chez moi, c’est pour aller à “Charlie”, ou bien pour aller chanter à travers la France, dans toutes ces villes que j’ai appris à aimer, ou encore pour me rendre à France-Inter, le lundi, pour faire ma chronique et retrouver mes copains de la radio. Le reste du temps, je vis caché, entouré de mes chats et d’amitiés qui, avec quelques livres, ont tissé la trame de ma vie. Une vie qui me convient, où mon bonheur n’est pas impossible.

J’étais un enfant angoissé. Devenu adulte, des gens que j’admirais, en m’honorant de leur affection, m’ont guéri de ces souffrances enfantines. Comme ils étaient avant tout des hommes ou des femmes qui usaient avec talent et courage d’une liberté que les médiocres négligent, j’ai fait l’apprentissage avec eux du doute, de la libre critique et des choix personnels, en ne rendant compte qu’à ma propre conscience. C’est armé de ce précieux bagage, auquel s’ajoute une lecture minutieuse de Montaigne et de Spinoza, que je me suis retrouvé, au seuil de la quarantaine, en train de faire des journaux et de la radio.

Tout cela suffit-il à faire un journaliste? Un éditorialiste? Je n’en sais rien, et, au fond, cela ne me tracasse pas beaucoup. Dès mes premiers articles publiés, j’ai entretenu avec toi, mon lecteur, un rapport de compagnon. Je t’ai choisi pour dialoguer pendant nos promenades à travers les idées, l’actualité, le monde comme il va… Je considère que j’écris pour mon meilleur ami, qui est très intelligent, et que je peux prendre le risque de me tromper, de le faire réagir, de l’irriter, de l’amuser, voire de l’ennuyer… Avec mon meilleur ami, je peux prendre toutes les libertés. Je lui fais confiance. Je sais bien qu’au bout de la promenade, si âpre qu’ait été la discussion, elle n’aura pas assombri notre affection réciproque. Je ne sais pas écrire autrement. Écrire est un bonheur difficile. Parfois douloureux. Et je suis né enclin à la flemme. Si je finis par me mettre au travail, c’est pour aller au plus intime, comme ça me vient, sans peur, sans souci de plaire ou de déplaire, persuadé de parler à une personne adulte, à mon semblable, à mon intimement égal.

Le théâtre, “Charlie Hebdo”, la radio – telle que j’ai pu en faire grâce à Jean-Luc Hees –, sont des “lieux” idéaux pour pratiquer pareil exercice atypique. L’indépendance qu’on y a, la liberté qui y est permise, la compagnie de qualité qu’ils procurent, les formes diverses qu’ils impliquent, disciplinent agréablement mon goût naturel pour le désordre et la paresse.

Je n’ai fait ni Sciences po ni école de journalisme. J’ai d’ailleurs appris récemment qu’un professeur du Centre de formation des journalistes, depuis des années, s’efforçait de convaincre ses élèves de me mépriser. Je suis presque flatté de faire l’objet d’autant de passions. Heureusement, le mépris, comme l’amour, ne se décrète pas. Le journalisme n’échappe pas à une petite tendance corporatiste, et n’aime pas les “objets écrivants non identifié”. Mais ce n’est pas bien grave. On me prend parfois pour un barbier devenu chirurgien. Mais il m’arrive parfois de venger les lecteurs fatigués d’être rasés par les chirurgiens professionnels. C’est un peu ma place, mon rôle… Je comprends d’ailleurs que cela agace le brave bourrin de l’info qui tire la charrue avec pour seul horizon la dépêche de l’AFP qu’il paraphrasera laborieusement.

Mais lentement, au fil des ans, je me suis fait une autre idée d’un journalisme dont j’accepte les règles mais dont j’ignore volontairement les conventions. Les règles, tout le monde les connaît: respecter les faits, etc. Les conventions: une prétendue objectivité qui confine à un conformisme stérile. Je suis arrivé dans ce métier, non en disant “Je vais tout casser”, mais en me construisant un espace à ma manière, où cohabitent un scepticisme qui m’oblige à tout remettre en discussion et une volonté d’exprimer clairement, au bout du compte, mes choix. Si un jour toutes mes chroniques étaient éditées en volume, on pourrait choisir comme titre général: “Éloge de l’impureté en politique”.

Je ne suis pas dupe. C’est cette impureté qui m’est si brutalement reprochée. Et si, aujourd’hui – tout en sachant que mon sort est beaucoup moins tragique que celui d’un taureau dans l’arène –, je tourne sur la piste avec sur mon dos les banderilles d’Halimi, d’Ardisson, du “Monde”, de “Marianne”, du Medef, de “France-Soir”, du “Figaro”, de Vivendi, d’AXA, de Cavada, si, dans ma mâchoire, quelques fausses dents remplacent celles que des brutes d’extrême droite ont fait voler, une nuit d’automne, dans un parking en me rouant de coups, si dans la même semaine, “Les Inrockuptibles” et Michel Drucker ont eu la gentillesse de dire du bien de moi et si le journaliste de “Marianne”, franc comme un sou percé, me demande mielleusement “Pourquoi cristallisez-vous tant de haine ?”, je sais bien que c’est à mon impureté – impureté de mon parcours, impureté de mes opinions – que je dois ces excès d’honneur et ces indignités. Je ne suis ni un pur journaliste ni un pur gauchiste. Je ne suis pas pur du tout.

Prenons la guerre du Kosovo. Certains ont cru que je faisais partie d’un camp, le leur, radicalement anti-américain. Si j’avais considéré “Charlie” comme une boutique gauchiste où il fallait livrer toutes les semaines au lecteur gauchiste sa cuillerée de gauchisme, j’aurais sans doute récité le catéchisme qu’il fallait. J’aurais été pur. Mais je ne sais pas faire ça. Je ne le saurai jamais. J’ai exprimé mes doutes. J’ai trouvé que toutes les solutions étaient mauvaises. Y compris l’intervention de l’OTAN. Mais au bout du compte, j’ai pensé que la pire des choses était de continuer à laisser Milosevic anéantir le peuple kosovar. Entre la guerre ethnique de Milosevic au Kosovo et la guerre de nos imparfaites démocraties contre Milosevic, j’ai choisi de ne rien cacher à mon lecteur de mon sentiment intime: et j’ai écrit que j’étais pour l’intervention au Kosovo.
Le pur, lui, soit ne choisit pas, soit choisit en fonction d’un idéal lointain de la révolution, qui consiste à souhaiter que le monde devienne invivable. Je suis impur. Je doute qu’une révolte provoquée par l’horreur accouche d’une révolution qui mettra un ordre définitif dans le chaos du monde. Je pense qu’il faut aménager le monde au mieux, avec le moins de souffrance possible, et suivre avec fermeté, et sans déroger aux grands principes des droits de l’Homme, la ligne du moindre désastre.

J’avoue également croire qu’il ne faut même pas souhaiter qu’un ordre définitif établisse le meilleur des mondes. Pour moi, la pureté en politique, c’est une ligne qui va de Hitler à Pol Pot. J’avoue préférer ce que représente Jospin à ce que représente Balladur, Barak à Netanyahou, et même Giscard d’Estaing à Pinochet. En quoi dire cela mutilerait-il l’intransigeance critique? Le mensonge pour la bonne cause, l’aveuglement militant, les catéchismes gauchistes seraient-ils de merveilleux outils de connaissance? Ça se saurait.

Allons, rien de tout cela n’est tabou. Si l’on veut élaborer une critique de gauche efficace – ce qui est mon souhait le plus cher –, il faut bien exprimer les nuances, quitte à bousculer quelques habitudes. Mais à quoi d’autre sert la pensée, sinon à nuancer? Où agrippe-t-on parfois des lambeaux de vérité sinon dans l’infiniment subtil jeu des nuances? Ce jeu est à la fois un devoir de sincérité et un plaisir intellectuel non négligeable.

Avant de prendre congé de toi pour cette semaine, lecteur, je t’offre ces mots de Vladimir Jankélévitch, qui résume bien mieux que moi ce que je voulais te dire: “La condition de l’homme, dans sa modernité, c’est la dissonance. On ne peut réunir tout ce qu’on aime et tout ce qu’on respecte sur une même idée, dans le même camp et sous le même drapeau. (…) Le ciel des valeurs est un ciel déchiré et notre vie écartelée est à l’image de ce ciel déchiré”.
Philippe Val

Article paru le 15 mars 2000.
© Charlie Hebdo, 2000, via presselibre.net

(3) Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de “Charlie-Hebdo” (“Le Monde”)

10 septembre 2008

Après ses prises de position sur la guerre du Kosovo et les élections européennes, l’hebdomadaire satirique a perdu près de 10.000 acheteurs en un an. La crise interne a été résolue avec le départ d’une partie de l’équipe.

Charlie Hebdo serait-il victime de “dommages collatéraux” à retardement de la guerre du Kosovo? Comme de l’engagement très appuyé de son rédacteur en chef, Philippe Val, en faveur de la liste des Verts aux élections européennes de juin 1999. En l’espace d’un an, le journal a perdu, en moyenne, 11.000 exemplaires de vente en kiosque, passant de 70.000 numéros en janvier 1999 à un peu moins de 60.000. Un processus qui s’est dégradé d’abord au mois de mai, date de l’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à l’automne, avant le lancement d’une nouvelle formule qui n’a pas encore produit ses effets.

A tous égards, Charlie Hebdo n’est pas un journal comme les autres. Relancé en 1992 par les fondateurs historiques du titre – Cavanna, Gébé, Cabu, Wolinski, Willem, etc., auxquels s’est joint l’humoriste Philippe Val –, ce journal satirique a vite retrouvé une part de son lectorat longtemps orphelin. Ceux-là ont redécouvert le trait acide des dessins où la dérision côtoie la provocation jusqu’au mauvais goût. Ils ont aussi renoué avec le ton si particulier de chroniques féroces peuplées d’évidents parti-pris et de coups de gueule.

À la faveur des mouvements sociaux de 1995, des manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l’immigration, des mobilisations d’étudiants et de lycéens comme des protestations radicales contre le Front National, Charlie Hebdo a amplifié son audience. Aux côtés des “historiques”, une nouvelle génération de dessinateurs (Charb, Luz, Riss…) est apparue, en phase avec un public plus jeune et plus proche de la mouvance “alternative” de l’écologie politique et de l’extrême gauche.

En renforçant le secteur de l’information, avec l’apport de journalistes dont François Camé, un ancien de Libération, le journal s’est taillé quelques succès d’audience. Plusieurs de ses “scoops”, repris par “l’autre” presse, ont contribué à le sortir de la marginalité, avec une diffusion qui a atteint, avec les abonnements, jusqu’à 90.000 exemplaires.

Crise interne

La guerre du Kosovo puis les élections européennes vont marquer la rupture et provoquer une crise interne. Entre partisans et opposants de l’intervention de l’OTAN, la division s’étale, parfois violemment, dans les colonnes. Dans un courrier signé en sa qualité de ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement, Dominique Voynet s’en est mêlée, distribuant, dans l’édition du 9 juin, les bons et les mauvais points entre les protagonistes. Des États-Unis où il est en reportage, Philippe Val lance, dans la même édition, un appel insistant à voter pour la liste de Daniel Cohn-Bendit. Un peu plus loin dans un entretien, Alain Lipietz, porte-parole de cette formation, explique longuement “qu’entre le marché et l’utopie, les Verts défendent le tiers-secteur”.
Coïncidence ou intention inavouée?

Ce soutien appuyé suscite des réactions. Publié dans un bas de page, un sondage révèle que 36% de la rédaction votera pour la liste d’Arlette Laguiller et d’Alain Krivine et 24% pour les Verts. Pour Philippe Val, Cabu, Cavanna et quelques autres, cette “provocation” est plus qu’“une faute lourde”, une véritable “déclaration de guerre”. Au cours d’une réunion tendue de mise au point, le 16 juin, le rédacteur en chef annonce une nouvelle formule “pour sortir de la crise”. Et en profite pour remettre en cause le secteur de l’information: “Nous étions arrivés au bout de ce que ce type de travail peut amener comme plus-value pour le journal”, explique-t-il aujourd’hui.

“Les Verts incarnent le mieux l’humanisme critique que nous souhaitons défendre”, justifie Philippe Val, en réfutant son appartenance militante et encore moins tout lien organique. La rumeur de son éventuelle candidature aux prochaines élections municipales à Joinville-le-Pont a accentué le doute: “Matériellement, je n’en ai pas le temps. Mais j’ai envie d’aider et si les gens ont besoin de moi, je m’engagerai”, précise-t-il.
Avec le départ de François Camé et de plusieurs collaborateurs opposés à une ligne politique trop conciliante à l’égard du gouvernement et la gauche “plurielle”, Philippe Val a repris en main le contenu et le fonctionnement du journal. Dans la nouvelle maquette, le dessin a retrouvé une place privilégiée aux côtés “d’enquêtes approfondies qui suscitent une réflexion et une mobilisation intellectuelle sur l’actualité”, explique-t-il. Des rubriques, à dominante culturelle et artistique, ont été ajoutées pour rendre compte “des nouvelles formes d’humanisme contemporain”.

Dans la réorganisation, le “patron” évoque également les rigueurs de gestion d’un journal sans publicité. L’entreprise, pourtant, est prospère et les salariés plutôt bien payés. Son bénéfice approcherait les 15 à 18% du chiffre d’affaires, même s’il lui faut constituer des réserves financières en prévision de 23 procès en cours.

Lors des débats internes, la personnalité de Philippe Val a pesé. Sous couvert d’anonymat, d’aucuns lui reprochent “la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologique et économique de Charlie. D’autres s’étonnent qu’il ait placé, à ses côtés comme au capital de la société, plusieurs de ses proches et fidèles. Tout en poursuivant une carrière d’artiste et de chroniqueur à France-Inter, le rédacteur en chef reconnaît avoir “bousculé des habitudes”. 
La nouvelle formule n’a pas encore redressé les ventes, mais son initiateur revendique un peu de temps. “Je n’ai pas envie d’écrire marketing”, avoue-t-il à l’attention des lecteurs perdus. Pour un certain nombre d’entre eux, le vide s’est déjà installé.
Michel Delberghe

Article paru le 4 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via presselibre.net

(2) Médias et désinformation (“Le Monde diplo”)

10 septembre 2008

LEÇONS D’UNE GUERRE

Médias et désinformation

Le Kosovo a été victime, pendant plus de dix ans, d’une politique d’apartheid menée par Belgrade. La répression contre l’Armée de libération (UCK) y avait pris, en 1998, un tour massif et sanglant. S’agissait-il pour autant, comme le flot des réfugiés semblait l’accréditer, d’un génocide que seule l’intervention occidentale pouvait stopper? Un an après, cette justification de la guerre menée par l’OTAN a perdu beaucoup de sa crédibilité – et avec elle la couverture médiatique soi-disant “exemplaire” de l’opération. Les enquêtes menées sur place par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et les organismes européens comme internationaux, mais aussi par quelques journalistes, modifient radicalement la lecture des événements. Sans même parler de cette “contre-épuration ethnique” qui vise à présent Serbes et Tziganes du Kosovo.

Par Serge Halimi et Dominique Vidal

(lire la suite sur le site du Monde diplomatique).

(1) Une lettre de Pierre Carles

10 septembre 2008

À Philippe Val,
 Rédacteur en chef de “Charlie Hebdo”
Nîmes, le 16 février 2000

Cher Philippe,

Je me demandais si tu allais me faire signe pour m’expliquer ce qui avait motivé la suppression d’une partie de mes propos dans l’interview publiée dans Charlie Hebdo du 3 février dernier… Mais ne voyant rien venir, au bout de trois semaines, je me décide à t’écrire. J’aimerais en effet que tu me dises pourquoi une phrase a disparu de l’entretien avec les membres du groupe Zebda, retranscrit par Olivier Cyran qui – à ma demande – me l’avait faxé avant publication. De même, pourquoi as-tu fait retirer mon nom du titre en page 10 du journal, ce qui aboutit du coup à un contresens?

légende

Pierre Carles, le Leni Riefenstahl de la propagande valophobe, a été surnommé par Sigmund Freud, du fait de ses mauvaises fréquentations, “l'homme aux rats”.

Les lecteurs de Charlie Hebdo ont dû être un peu surpris de lire dans leur journal: “Zebda: Y a pas d’arrangement avec la télé”, alors que les membres du groupe toulousain disaient à peu près le contraire dans l’entretien. Lorsque j’ai rencontré Joël, Magyd, Mouss et Tayeb, le 21 janvier dernier, pour discuter de leurs passages à la télévision et débattre avec eux de l’intérêt de se rendre ou pas dans des émissions de télévision (comme celle, par exemple, de Michel Field sur France 3), ils estimaient qu’il fallait parfois accepter de collaborer avec le petit écran pour avoir une chance de se faire entendre. Je défendais une position nettement moins conciliatrice. Je n’ai donc pas bien compris comment notre entretien initialement titré “Pierre Carles / Zebda: Y a pas d’arrangement avec la télé” (ce qui résumait à la fois ma position et constituait un clin d’œil à Zebda en référence à leur chanson Y a pas d’arrangement) s’était subitement retrouvé amputé de mon nom. Ce dernier absent, le titre de l’article se transformait en simple jeu de mots et dénaturait même le sens de l’interview. Était-ce l’effet recherché?

Cette disparition prend peut-être son sens quand on sait qu’une partie de mes propos non-publiés avait trait à Charlie Hebdo et à l’évolution de sa ligne rédactionnelle de ces derniers mois (soutien de son rédacteur en chef à l’opération de l’OTAN lors de la guerre au Kosovo, appel à voter pour le candidat écolo-libéral Daniel Cohn-Bendit au moment des élections européennes).

Dans le passage qui suit, les premières phrases ont été publiées par Charlie: “Un jour, il y avait Denis Robert chez Delarue. Denis Robert, c’est ce type qui a fait un bouquin pour expliquer pourquoi les affaires ne sortent pas. Ça m’a énervé que Robert vienne parler de corruption et ne dise rien sur Delarue, qui se fait plein de fric grâce à sa maison de production. Il le dédouanait. C’est la même chose avec Field, qui a lui aussi sa boîte privée. Ces types-là se servent de vous pour entretenir leur image. Ils font illusion.” Mais, dans l’entretien, j’ajoutais: “Tout comme Charlie Hebdo, toutes proportions gardées, fait illusion grâce à des gens comme Charb ou Siné.” Et un des membres de Zebda me répliquait: “Je ne vois pas ça comme ça. Je ne crois pas que Charlie ait besoin d’alibi.” Ces dernières phrases ont disparu du texte de l’interview.

Je me souviens d’un temps pas si éloigné où tu dénonçais la censure dont tu avais été victime à la télévision en raison de propos concernant la firme Vivendi. Je sais aussi, d’expérience, qu’on peut toujours invoquer des “raisons techniques” (pas assez de place, d’espace) pour dissimuler des choix qui sont d’ordre politique. Je serais très sincèrement désolé que tu t’inspires à ton tour de telles pratiques.

Bien à toi,
Pierre Carles

Via presselibre.net

Mon bug de l’an 2000

9 septembre 2008
C'est au cours de l'année 2000

C'est au cours de l'année 2000 que ma réputation, ravagée par un incendie, devait s'effondrer auprès des lecteurs de “Charlie” situés, sur l'échiquier politique, à la gauche de Manuel Valls. Cette campagne de haine préfigurait la guerre des Civilisations qui nous serait déclarée le 11-Septembre.

2000, annus horribilis !

J’en ai tellement bavé, cette année-là, que je commençais à ressembler à un escargot.

Un lynchage, une lapidation, que dis-je! un pogrom valophobe. De tout côté pleuvaient les coups: du Medef au Monde diplo, de Pierre Carles à Patrick Sébastien, de PLPL à France-Soir

Une sanglante corrida qui me prenait pour cobaye. Une féroce chasse à courre dont j’étais le canard sauvage.

La curée ! L’apocalypse !

Moi qui n’avais pas pris au sérieux leur histoire de bug de l’an 2000, je l’ai bien regretté par la suite. Mon logiciel personnel a tellement planté à cette époque que j’ai préféré réinitialiser mon disque dur politique.

J’en ai d’ailleurs profité pour installer un nouveau système d’exploitation à la place de mes logiciels libres pour gauchistes archaïques: j’ai choisi Stock-Options 2000™, une interface sympa, très intuitive, adoptée par 99% des éditorialistes français.

Ensuite, je n’ai plus connu de problèmes. Finis les plantages, bloqués les virus, ce truc a réponse à tout. Et puis c’est livré avec un carnet d’adresses très fourni qui m’a permis de me faire plein de nouveaux copains.

Aujourd’hui que je suis tiré d’affaire – Bertrand Delanoë envisagerait, me dit-on, de rebaptiser à mon nom l’avenue Émile-Zola –, je veux bien revenir avec vous sur l’ouragan de calomnies qui a, cette année-là, dévasté Joinville-le-Pont, la Nouvelle Orléans du Val-de-Marne…

Exceptionnellement, sachant que ça ne sortira pas d’ici, j’ai décidé de vous ouvrir mes “archives interdites”, jusque-là conservées au Musée historique national de l’humour involontaire. Vous aurez le droit de tout lire, mais à condition de n’en rien croire…

Je balancerai la bolognaise à partir de demain, histoire de faire concurrence au premier numéro de la Pravda anarcho-sunnite – que vous n’achèterez pas, hein? pas de blague? je peux compter sur vous? – emmenée par ce monsieur Sinet-Siné (SS) qui ne grandit pas la France qui l’a vu naître.

Au sommaire :

  1. Une lettre (injurieuse) de Pierre Carles
  2. Un article (malhonnête) du Monde diplo
  3. Un article (mensonger) du Monde
  4. Mon édito (bouleversant) à la sauce Caliméro
  5. Une lettre (fielleuse) de Serge Halimi
  6. Ma réponse (convaincante) au Monde
  7. Un article (lamentable) de La Vache folle
  8. Un dossier (antisémite) de PLPL

Quand j’étais gauchiste

9 septembre 2008
légende

De nos années gauchistes, Cabu (ci-dessus) et moi n'avons rien conservé, si ce n'est quelques photos…

Mon conservatisme
En devient gênant.
Ma pauv’ Caroline
J’ai cinquante-six ans.
Je passe sur i>Télé
Avec Askolovitch.
Mais j’étais moins conspué
Quand j’étais gauchiste.

J’buvais du Pastis
À la Fête de L’Huma.
J’étais la coqueluche
D’tous les syndicats.
J’critiquais les médias
Avec Serge Halimi.
J’soutenais Pour voir Pas vu
Quand j’étais gauchiste.

Le soir à la télé
J’embrochais l’Medef.
Cabu m’attendait
Planqué, dans sa vieille DS.
On s’est pris des procès
En veux-tu, en voici.
J’avais une vie d’cinglé
Quand j’étais gauchiste.

Les gens d’la police
Me crachaient dessus.
Les nouveaux philosophes
Je leur bottais le cul
Dans mes éditoriaux
L’ultralibéralisme
S’en prenait plein la gueule
Quand j’étais gauchiste.

Ma pauv’ Caroline,
J’ai cinquante-six ans.
J’ai appris qu’Alain Krivine
Est mort dernièrement.
J’ai fêté les adieux
D’Daniel Bilalian.
Pour moi y a longtemps qu’c’est fini
Les choses sont complexes aujourd’hui.
Mais je kiffe quand même grave le Modem
Et ça distrait ma vie.

Pour moi y a longtemps qu’c’est fini
J’fais du Duhamel aujourd’hui.
Mais je mange quand même les plats que j’aime
Chez Lipp, ma brasserie.

(Avec la contribution involontaire de Michel Delpech.)

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Un entretien avec Philippe Val

Où va “Charlie Hebdo” ?

Que se passe-t-il à “Charlie” ? Au-delà des colonnes de l’hebdo satirique, politique et salutaire, les récents éditos du rédacteur en chef Philippe Val suscitent la controverse. Nous avions d’autant plus envie d’en discuter avec lui qu’il ne nous [la LCR, ndp] épargne pas vraiment. Débat sans détours, âpre mais ouvert. À suivre…

“Rouge” : Ton spectacle (1) s’ouvre sur la résistance, l’indignation… Quand tu fustiges dans Charlie le Medef ou Vivendi, on suit; quand tu défends le bilan du gouvernement, on comprend moins.

Philippe Val : Ma position est difficile à tenir. Je ne soutiens pas le gouvernement; mais si Jospin fait quelque chose qui me semble juste, je dois laisser entendre que je trouve ça bien, si je veux le critiquer radicalement sur ce qui m’indigne. Certains modes d’application des 35 heures ont été une monnaie d’échange avec le Medef, il faut le dénoncer; mais en gros, les 35 heures, c’est une vraie réforme sociale. Je connais des gens qui ont des boulots très difficiles: ça change leur vie…

Si on tape sur tout le monde de la même façon, les choses qu’on écrit n’ont plus de sens. Si je tape sur Vivendi, sur Kessler, je veux que ça leur fasse mal. Pour ça, il faut que je sois crédible. Je le suis un peu: ils me font un procès (2). Qui a un procès avec eux? Qui va au charbon? On n’est pas très nombreux… Je suis un mauvais ennemi pour vous. Si je suis attaqué, vous n’avez pas intérêt à espérer que je sois vaincu. Je fais ce que je peux avec ce que je suis. Ma formation n’est pas la même, mais ce n’est pas une ennemie de la vôtre. On ferait mieux de considérer ce qu’on a en commun. Ce qui nous oppose n’est pas très radical.

– Pourtant tu écris que pour une partie de la gauche radicale, la victoire du fascisme pousserait la révolte, voire la révolution (3).

Ce ne sont pas les gens autour de Krivine qui pensent ça. Mais vous ne pouvez pas nier que ça existe.

– Ce sont des courants très marginaux ! En réalité, tu t’en prends à Arlette Laguiller et Alain Krivine.

Plutôt à Arlette qu’à Alain…

– Il ne semble pas y avoir de possibilité de débat avec toi. Les rares fois où nous sommes mentionnés c’est l’exécution en bonne et due forme. On a du mal à le comprendre autrement que par une évolution politique, d’abord avec la guerre du Kosovo…

Ce n’est pas une évolution politique. J’aurais réagi de la même façon il y a quelques années. Par ailleurs, j’ai laissé libres de s’exprimer dans Charlie Hebdo ceux qui s’opposaient à mon point de vue. Ce sont des gens que j’aime beaucoup, avec qui j’ai plaisir à travailler. Ils sont toujours là, contrairement à ce qu’a dit Le Monde. Ceux qui sont partis ne sont pas ceux-là.

– Dans ton spectacle, le texte sur le Kosovo a l’allure d’une violente lettre de rupture: s’opposer aux bombardements, c’est “un peu criminel”. On entend surtout “criminel”!

Ce n’est pas une lettre de rupture. La porte est ouverte. Non pas que je me sente un leader rassembleur, je ne le serai jamais. Mais je suis quelqu’un qui écrit, qui réfléchit… En 1992, nous avons publié un reportage, terrifiant, de Jean-Luc Porquet sur le Kosovo; cet apartheid n’a pas intéressé grand-monde, c’était recouvert par la guerre en Bosnie. J’ai aussi ramené un reportage de Bosnie avant les accords de Dayton. Les choses étaient horriblement claires, il y avait des bourreaux et des victimes. Il faut faire des choix.

– Pour toi, s’opposer à l’OTAN, c’était faire le choix du bourreau?

Bien sûr. Il fallait que ça s’arrête ! J’ai fait le choix qui me hérissait le moins, celui qui mettait fin à l’apartheid serbe au Kosovo. J’aurais voulu que ça se fasse plus gentiment… Ça s’est fait avec des bombes.

– Ensuite il y a eu le clash de l’appel au vote pour les européennes.

Ce n’est pas le débat qui m’a posé problème. Mes adversaires avaient en partie raison. Sur Cohn-Bendit, j’étais très réticent. Je connais des gens aux Verts, comme Marie-Christine Blandin, qui me semblent plus intéressants. Quand j’ai fait ce choix, j’étais aux États-Unis, j’ai fait une “carte postale”.

– En tant que rédacteur en chef, ça prend un poids particulier.

Bien sûr… C’est comme ça, c’est moi qui suis là. Libre à tout le monde de faire ce qu’il veut. Si je n’avais pas été pressé par ce qui se passait ici (4), je m’y serais pris autrement. Mais j’étais énervé et je ne pouvais pas l’exprimer. Et puis j’étais sur une monstruosité écologique, une mine à ciel ouvert où on sacrifie des vies humaines… J’étais en plein là-dedans, j’ai dit “je vais voter Verts”.

– Ça ne correspond pas au soutien de Charlie à une composante de la majorité plurielle ?

Non, je peux dire publiquement pourquoi je ne suis pas d’accord avec les Verts; sur certains points, comme le transfert de pouvoirs aux régions, je ne suis pas d’accord.

– En juin 1998, tu écrivais : “La vraie droite d’aujourd’hui, c’est le PS. […] C’est sur sa gauche que doit se construire une opposition parlementaire.” Ce n’est pas ce qui transparaît.

Pourtant je suis persuadé de ça. Mais je suis talonné par des gauchistes! Si je ne l’étais pas, je ne serais pas condamné à répondre aux conneries qu’ils écrivent.

– Tu sembles être devenu le pourfendeur de l’extrême gauche.

Pas du tout. Quand je rencontre Attac, Ras l’Front, des gens engagés chez vous, c’est ma famille… Mais il faut montrer que les choses sont compliquées. J’essaie de rendre crédible une critique à gauche de la gauche qui ne soit pas le nez rouge gauchiste… Je vous énerve, vous m’avez énervé aussi, mais je ne me sens pas proche de l’UDF. Quand je rencontre des gens de chez vous, j’ai l’impression que ce sont plutôt des amis. Je l’ai dit à Krivine: qu’est-ce que tu vas faire avec Laguiller aux européennes?…

– Sur l’affaire du vote de la taxe Tobin, « les Guignols » ont décrit Arlette Laguiller comme le suppôt du Grand Capital. C’est choquant de retrouver ce type d’arguments dans Charlie sous la plume de quelqu’un qui dit “on est un peu de la même famille”!

Elle prête le flanc à ça…

– Elle n’est pas responsable de la non-taxation des capitaux spéculatifs! Et puis ce n’est pas une question de désaccord. Bien au-delà de nos rangs, il y a une interrogation: où va Charlie Hebdo du point de vue politique?

Je ne suis pas sourd à ça… J’ai manqué de nuances peut-être, là-dedans. Peut-être qu’on ne travaille pas suffisamment à un inventaire: ce qui reste de cette gauche de la gauche, sur quoi elle ne veut pas transiger. Ce qu’on a en commun, peut-être même avec les Verts. Pourquoi on n’aurait pas des débats importants, par exemple ce qui peut faire partie du marché et ce qui ne doit pas y rentrer… Sur l’école, la culture, les transports, l’eau, ce que doit être un service public audiovisuel, on peut tomber d’accord. Qu’on postule l’attachement aux libertés individuelles, à la démocratie et aux droits de l’Homme. Et qu’on dise: maintenant, voilà ce qu’on veut. Et que ce soit très radical, qu’on monte au charbon!

On devrait choisir quelques thèmes dont on sait qu’ils préoccupent vraiment les gens, parce que c’est un problème d’évolution de la démocratie. Qu’est-ce que c’est, les lieux de débat où s’élaborent les décisions? Est-ce que le Parlement ne devient pas la reine Juliana face à TF1? Peut-être aussi qu’on pourrait mettre en évidence ce pour quoi on se bagarre ensemble, bien souvent, mais que ce ne soit pas un vague sentiment d’être à gauche de la gauche, dire pourquoi…
Propos recueillis par Marine Gérard et Robert March

1. Val est en tournée avec un spectacle de chansons, “Hôtel de l’Univers”.

2. L’agence Capa (cf. Rouge du 2 mars) et Kessler ont intenté un procès à Val.

3. Charlie du 16 février.

4. Un sondage sur les intentions de vote dans la rédaction a été publié dans ce même numéro de Charlie (liste LO-LCR majoritaire).

Article paru le 23 mars 2000.
© Rouge, 2000
, via presselibre.net

Rentrée des classes

6 septembre 2008
Légende

La porte-parole de l'Otan, Jamie Shea, était une blonde envoutante et sensuelle, aux courbes généreuses, et il est illusoire d'imaginer que mes confrères éditorialistes et moi-même aurions pu résister à son charme vénéneux lors des points presse consacrés aux frappes chirurgicales – qu'elle ponctuait systématiquement, ce qui nous faisait tous défaillir, par un refrain mutin: “Paah-deeedle-eedeedle-eedeedle-eedum, Poo pooo peee dooo!”

Sortez vos trousses et vos cahiers, les vacances sont finies. Il est temps de reprendre là où nous l’avions laissé notre cours d’histoire de la Valophobie.

L’année dernière, nous avions étudié ma révolution des Œillets à La Grosse Bertha, laquelle a coïncidé avec le Premier Schisme de l’Internationale satirique. Puis nous avons abordé mon célèbre Appel du 18 juin 1992, sommant les Républicains authentiques de rallier l’étendard de Charlie Hebdo. Je vous ai également relaté le terrible été 1996, qui m’a vu vaciller un moment sur mon trône lorsqu’on a cherché à m’impliquer dans l’affaire Dutroux.

Tel un boxeur groggy mais opiniâtre, j’ai trouvé la force de me relever, avant de gagner par KO mon combat acharné contre la rumeur. Impressionnés par ma musculature éditoriale, mes détracteurs se sont ensuite faits discrets pendant quelques années. À la veille du nouveau millénaire, je pouvais me dire, chaque soir, devant l’âtre crépitant, en caressant Baruch, mon chat Angora, que j’avais atteint mon but: qualifié de “meilleur éditorialiste de France”, catégorie poids coq, par les Inrocks, régulièrement consulté pour avis par Dominique Voynet, la Condoleezza Rice de l’écologie politique à la française, nourri au sein du crooner radiophonique Jean-Luc Hees, sur France Inter, je n’étais plus très loin de l’Olympe.

En ce temps-là – qui me semble à présent si lointain –, des articles élogieux carillonnaient mon génie dans toutes les chapelles de la gauche. Lisez, par exemple, ce qu’écrivait à mon propos, il y a neuf ans, un ex-dirigeant d’Attac dans Le Monde diplomatique:

Fin de siècle en solde
PHILIPPE VAL
Écrites d’abord pour être dites, les quelque soixante-dix chroniques de Philippe Val sur France-Inter, rassemblées dans cette Fin de siècle en solde, se prêtent aussi à merveille à la lecture. C’est que le directeur de Charlie Hebdo parle à ses auditeurs comme il écrit pour ses lecteurs. Avec cette capacité d’indignation, mais aussi d’argumentation implacable et de foi dans la vie, dans tous les êtres vivants  et pas seulement les humains  qui compose son inimitable « petite musique ». On connaît ses cibles privilégiées: le FN, les chasseurs, les journalistes de marché, le show-biz abêtissant, les intégristes, les nucléocrates, le football, etc., auxquelles il oppose la raison, la bonté, la liberté, l’égalité, la solidarité avec les faibles. Un livre en forme de liberté jubilatoire.
Bernard Cassen

* Le Cherche Midi Éditeur, Paris, 1999, 210 pages, 89 F.

Article paru en août 1999
© Le Monde diplomatique, 1999, via presselibre.net.

Vous en voulez plus, insatiables petites fouines que vous êtes! Les vacances ont aiguisé votre soif d’apprendre… Alors étudions un autre texte: Beausir, au lieu d’agiter votre engin sous le nez d’Angot, distribuez plutôt les polycopiés.

Alors, ça vous fait tout drôle, hein? L’Humanité, s’il vous plaît! Oui, L’Huma baba devant Bibi – et ses talents d’éditorialiste à guitare :

Chanson
Les moulins à vent de Philippe Val

Dans “Hôtel de l’Univers”, son nouveau spectacle à l’Européen, le rédacteur en chef de “Charlie Hebdo“ se prend pour Don Quichotte.

C’est dans la critique que Philippe Val trouve « la plénitude de l’être ». Cet art, il est mille et une manières de le pratiquer. Opter pour la tendance méga-râleur/coup-de-gueule; ou concevoir la chose au sens plus philosophique du terme, la critique comme un acte subversif. Philippe Val joue sur les deux tableaux, exercice pour le moins périlleux. Il s’en tire plutôt bien, à cause d’un je ne sais quoi d’élégant et de nonchalant qui provient peut-être de son enfance… bourgeoise, qu’il rejette en bloc mais qui, évidemment, lui colle à la peau. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes!

Critiquer c’est aussi résister. En ces temps de morne flagornerie, où le “politiquement correct” est carrément devenu un exercice de style et de pensée, résister c’est aussi aller et/ou ramer à contre-courant de tout ce qui – d’office – vous est présenté comme vérité d’évidence. Résister pour douter, ne pas se fier aux idées toutes faites, même présentées sous un emballage affriolant, avec couleurs fluo et tout le toutim. Attention! Que la langue d’ébène ne remplace la langue de bois.

Philippe Val, donc. Rédac’ chef de Charlie-Hebdo, chroniqueur à France-Inter, chanteur… C’est du trois-en-un sur un plateau, avec ce personnage picaresque au code d’honneur impeccable, artiste doué qui n’a de cesse de se lancer dans des croisades qui revêtent quelquefois des allures quichotesques.

Val a l’obsession tenace. Les chasseurs, les paysans, les aficionados, les ménagères de moins de cinquante ans qui se shootent au TF1 et à l’inspecteur Derrick, les sportifs, le Paris-Dakar forment un tout bien ficelé de ce qu’il abhorre. Et qu’il jette en pâture à son public, tout acquis à sa cause. C’est certain: on trouve toujours plus con que soi et quand bien même, le dénigrement systématique des pauvres gens – des anonymes selon l’expression consacrée de novembre-décembre 1995 – confine au mépris facile, plus qu’à la critique de la société française.

Pourtant, Philippe Val n’est jamais aussi bon que lorsqu’il traque la connerie et le mensonge en politique. Son spectacle oscille entre le couplet de chansonnier et la ballade du “protest-singer”. “Résister rend joyeux”, suggère-t-il dans un sourire contagieux tandis que ses doigts glissent sur le clavier de son piano. Pour un homme qui bouffe du curé, ses coups de sang n’en revêtent pas moins, par moment, de faux airs de prêche. On lui pardonne bien volontiers. Tiens, on l’absout même, à cause de quelques perles de son répertoire, telle sa chanson Paris-Vincennes, clin d’œil appuyé au “camping sauvage” des sans-papiers qui avaient eu l’outrecuidance de s’installer sur le parvis du château de Vincennes. On ne mégote pas non plus sur sa parodie, excellente, de Mon HLM de Renaud devenue, sous sa plume affûtée, Mon HLM de Paris.

Et quand il se lance dans la chanson bucolique, il oublie un tant soit peu sa colère latente pour divaguer le long des bords de Marne. La mélodie soudain s’adoucit, s’habille de velours. Un zeste de tendresse? Parfois, on oublierait que pour passer son temps à traquer la bête qui sommeille en chacun de nous, il faut avoir une sacrée dose d’amour pour le genre humain. Même si Philippe Val s’en défend, c’est bien son cas.
ZOÉ LIN

Jusqu’au 28 mars à l’Européen, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 17h30. 3, rue Biot, Paris 17e. Rés: 01 43 87 97 13.

Article paru le 19 mars 1999
© L’Humanité, 1999, via presselibre.net

Pourtant, dans le lointain les nuages s’amoncèlent. La guerre couve dans les Balkans, et dans la grande famille des éditorialistes, c’est l’ordre de mobilisation générale. Je suis impressionné, bien sûr: c’est la première fois que je dois partir à la guerre. J’ai tout juste le temps d’aller embrasser mes parents au village. Quand je les quitte, ma mère a du mal à dissimuler ses larmes: la pauvre ignore si elle reverra un jour son petit Philou vivant.

À Saint-Germains-des-Prés et dans les quartiers alentour, c’est l’effervescence. Rue des Saint-Pères, un cortège ininterrompu de Jeep militaires donne à voir, devant l’hôtel particulier de Bernard, une martiale chorégraphie. Je suis affecté au quartier général du haut commandement allié, qui a réquisitionné la brasserie Lipp. Là, j’aurai en charge les opérations de guerre psychologique à l’intention des lecteurs et auditeurs de gauche.

C’est à cette période que les choses ont commencé à déraper pour de bon. Qu’est-ce qui s’est passé au juste? Je crois qu’au fond nous n’étions pas fait pour une relation durable, la gauche et moi. En politique je suis plutôt du genre fidèle, mais elle avait tellement changé en quelques années. Ce n’était plus la gauche que j’avais connue, que j’avais aimée, celle que j’avais fécondée tant de fois par le passé avec mes éditos et chroniques.

Quant à moi, je n’avais fait qu’accomplir mon devoir de citoyen et d’éditorialiste. Philippe Val n’est pas et ne sera jamais un déserteur. Quand les droits de l’homme qui siège à la Maison-Blanche sont en danger, quand il s’agit de chasser l’ennemi de ses positions à coups d’obus éditoriaux, de l’Afghanistan au Darfour, je réponds présent.

Lâchement, profitant de mon départ pour le front, les pacifistes et exemptés de tout poil, tapis bien au chaud à l’arrière, ont alors commencé à entailler ma légende avec l’Opinel de la calomnie…

Mais j’entends que la cloche vient de sonner. Nous aborderons donc ma guerre du Kosovo au prochain cours.

Beausir!…
…votre braguette, s’il vous plaît!