(4) Les ennemis inattendus (“Charlie Hebdo”)

Six colonnes dans “Le Monde”… Sept ou huit mille signes comme un essaim de frelons qui tourne autour de ma tête. Vite, un seau d’eau! Six colonnes diffamant “Charlie Hebdo” et me décrivant comme un gros con avare, sournois, et vendu au grand capital. La même semaine, Ardisson m’insulte, Serge Halimi dans “Le Monde diplomatique”, me dénonce comme suppôt de l’OTAN – sacré Serge, je ne savais pas que tu volais en essaim –, Cavada ne me supporte plus, “France-Soir” m’attaque, “Marianne” s’aligne, Kessler, le vice-président du Medef, me fait un procès, Capa-Vivendi aussi, Pierre Carles m’écrit pour me comparer à Jean-Marie Messier… 
L’extrême-gauche me traite de sioniste, j’ai même reçu du courrier anonyme me traitant de sale Juif, ce que d’ailleurs je ne prends pas comme une insulte, mais comme un honneur. Mais enfin, il y a là un déchaînement qui m’oblige à faire un stage devant mon miroir afin d’étudier si, vraiment, je suis ce misérable dont je vois ses dessiner le portrait en lisant la presse de la semaine dernière.

“Je vivais à l’écart de la place publique…”, chantait Brassens. Je pourrais chanter à l’unisson. Quand je sors de chez moi, c’est pour aller à “Charlie”, ou bien pour aller chanter à travers la France, dans toutes ces villes que j’ai appris à aimer, ou encore pour me rendre à France-Inter, le lundi, pour faire ma chronique et retrouver mes copains de la radio. Le reste du temps, je vis caché, entouré de mes chats et d’amitiés qui, avec quelques livres, ont tissé la trame de ma vie. Une vie qui me convient, où mon bonheur n’est pas impossible.

J’étais un enfant angoissé. Devenu adulte, des gens que j’admirais, en m’honorant de leur affection, m’ont guéri de ces souffrances enfantines. Comme ils étaient avant tout des hommes ou des femmes qui usaient avec talent et courage d’une liberté que les médiocres négligent, j’ai fait l’apprentissage avec eux du doute, de la libre critique et des choix personnels, en ne rendant compte qu’à ma propre conscience. C’est armé de ce précieux bagage, auquel s’ajoute une lecture minutieuse de Montaigne et de Spinoza, que je me suis retrouvé, au seuil de la quarantaine, en train de faire des journaux et de la radio.

Tout cela suffit-il à faire un journaliste? Un éditorialiste? Je n’en sais rien, et, au fond, cela ne me tracasse pas beaucoup. Dès mes premiers articles publiés, j’ai entretenu avec toi, mon lecteur, un rapport de compagnon. Je t’ai choisi pour dialoguer pendant nos promenades à travers les idées, l’actualité, le monde comme il va… Je considère que j’écris pour mon meilleur ami, qui est très intelligent, et que je peux prendre le risque de me tromper, de le faire réagir, de l’irriter, de l’amuser, voire de l’ennuyer… Avec mon meilleur ami, je peux prendre toutes les libertés. Je lui fais confiance. Je sais bien qu’au bout de la promenade, si âpre qu’ait été la discussion, elle n’aura pas assombri notre affection réciproque. Je ne sais pas écrire autrement. Écrire est un bonheur difficile. Parfois douloureux. Et je suis né enclin à la flemme. Si je finis par me mettre au travail, c’est pour aller au plus intime, comme ça me vient, sans peur, sans souci de plaire ou de déplaire, persuadé de parler à une personne adulte, à mon semblable, à mon intimement égal.

Le théâtre, “Charlie Hebdo”, la radio – telle que j’ai pu en faire grâce à Jean-Luc Hees –, sont des “lieux” idéaux pour pratiquer pareil exercice atypique. L’indépendance qu’on y a, la liberté qui y est permise, la compagnie de qualité qu’ils procurent, les formes diverses qu’ils impliquent, disciplinent agréablement mon goût naturel pour le désordre et la paresse.

Je n’ai fait ni Sciences po ni école de journalisme. J’ai d’ailleurs appris récemment qu’un professeur du Centre de formation des journalistes, depuis des années, s’efforçait de convaincre ses élèves de me mépriser. Je suis presque flatté de faire l’objet d’autant de passions. Heureusement, le mépris, comme l’amour, ne se décrète pas. Le journalisme n’échappe pas à une petite tendance corporatiste, et n’aime pas les “objets écrivants non identifié”. Mais ce n’est pas bien grave. On me prend parfois pour un barbier devenu chirurgien. Mais il m’arrive parfois de venger les lecteurs fatigués d’être rasés par les chirurgiens professionnels. C’est un peu ma place, mon rôle… Je comprends d’ailleurs que cela agace le brave bourrin de l’info qui tire la charrue avec pour seul horizon la dépêche de l’AFP qu’il paraphrasera laborieusement.

Mais lentement, au fil des ans, je me suis fait une autre idée d’un journalisme dont j’accepte les règles mais dont j’ignore volontairement les conventions. Les règles, tout le monde les connaît: respecter les faits, etc. Les conventions: une prétendue objectivité qui confine à un conformisme stérile. Je suis arrivé dans ce métier, non en disant “Je vais tout casser”, mais en me construisant un espace à ma manière, où cohabitent un scepticisme qui m’oblige à tout remettre en discussion et une volonté d’exprimer clairement, au bout du compte, mes choix. Si un jour toutes mes chroniques étaient éditées en volume, on pourrait choisir comme titre général: “Éloge de l’impureté en politique”.

Je ne suis pas dupe. C’est cette impureté qui m’est si brutalement reprochée. Et si, aujourd’hui – tout en sachant que mon sort est beaucoup moins tragique que celui d’un taureau dans l’arène –, je tourne sur la piste avec sur mon dos les banderilles d’Halimi, d’Ardisson, du “Monde”, de “Marianne”, du Medef, de “France-Soir”, du “Figaro”, de Vivendi, d’AXA, de Cavada, si, dans ma mâchoire, quelques fausses dents remplacent celles que des brutes d’extrême droite ont fait voler, une nuit d’automne, dans un parking en me rouant de coups, si dans la même semaine, “Les Inrockuptibles” et Michel Drucker ont eu la gentillesse de dire du bien de moi et si le journaliste de “Marianne”, franc comme un sou percé, me demande mielleusement “Pourquoi cristallisez-vous tant de haine ?”, je sais bien que c’est à mon impureté – impureté de mon parcours, impureté de mes opinions – que je dois ces excès d’honneur et ces indignités. Je ne suis ni un pur journaliste ni un pur gauchiste. Je ne suis pas pur du tout.

Prenons la guerre du Kosovo. Certains ont cru que je faisais partie d’un camp, le leur, radicalement anti-américain. Si j’avais considéré “Charlie” comme une boutique gauchiste où il fallait livrer toutes les semaines au lecteur gauchiste sa cuillerée de gauchisme, j’aurais sans doute récité le catéchisme qu’il fallait. J’aurais été pur. Mais je ne sais pas faire ça. Je ne le saurai jamais. J’ai exprimé mes doutes. J’ai trouvé que toutes les solutions étaient mauvaises. Y compris l’intervention de l’OTAN. Mais au bout du compte, j’ai pensé que la pire des choses était de continuer à laisser Milosevic anéantir le peuple kosovar. Entre la guerre ethnique de Milosevic au Kosovo et la guerre de nos imparfaites démocraties contre Milosevic, j’ai choisi de ne rien cacher à mon lecteur de mon sentiment intime: et j’ai écrit que j’étais pour l’intervention au Kosovo.
Le pur, lui, soit ne choisit pas, soit choisit en fonction d’un idéal lointain de la révolution, qui consiste à souhaiter que le monde devienne invivable. Je suis impur. Je doute qu’une révolte provoquée par l’horreur accouche d’une révolution qui mettra un ordre définitif dans le chaos du monde. Je pense qu’il faut aménager le monde au mieux, avec le moins de souffrance possible, et suivre avec fermeté, et sans déroger aux grands principes des droits de l’Homme, la ligne du moindre désastre.

J’avoue également croire qu’il ne faut même pas souhaiter qu’un ordre définitif établisse le meilleur des mondes. Pour moi, la pureté en politique, c’est une ligne qui va de Hitler à Pol Pot. J’avoue préférer ce que représente Jospin à ce que représente Balladur, Barak à Netanyahou, et même Giscard d’Estaing à Pinochet. En quoi dire cela mutilerait-il l’intransigeance critique? Le mensonge pour la bonne cause, l’aveuglement militant, les catéchismes gauchistes seraient-ils de merveilleux outils de connaissance? Ça se saurait.

Allons, rien de tout cela n’est tabou. Si l’on veut élaborer une critique de gauche efficace – ce qui est mon souhait le plus cher –, il faut bien exprimer les nuances, quitte à bousculer quelques habitudes. Mais à quoi d’autre sert la pensée, sinon à nuancer? Où agrippe-t-on parfois des lambeaux de vérité sinon dans l’infiniment subtil jeu des nuances? Ce jeu est à la fois un devoir de sincérité et un plaisir intellectuel non négligeable.

Avant de prendre congé de toi pour cette semaine, lecteur, je t’offre ces mots de Vladimir Jankélévitch, qui résume bien mieux que moi ce que je voulais te dire: “La condition de l’homme, dans sa modernité, c’est la dissonance. On ne peut réunir tout ce qu’on aime et tout ce qu’on respecte sur une même idée, dans le même camp et sous le même drapeau. (…) Le ciel des valeurs est un ciel déchiré et notre vie écartelée est à l’image de ce ciel déchiré”.
Philippe Val

Article paru le 15 mars 2000.
© Charlie Hebdo, 2000, via presselibre.net

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