(7) La Val qui rit (“La Vache folle”)

Déchiré par les conflits internes, en nette perte d’humour depuis qu’il se prend pour “La Lettre de la Nation” de l’écologie politique, “Charlie Hebdo” se découvre avec étonnement, Philippe Val ulcéré en tête, de l’autre côté de la critique. Après huit ans d’exercice, “Charlie” ne fait plus rire grand monde et les manœuvres de son rédacteur en chef commencent à filtrer au-delà des locaux de la rue de Turbigo…

Philippe Val a mal à son ego. Le journal des gens-comme-il-faut a osé insinuer que tout n’était pas rose au temple de la satire. Le 4 mars 2000, Le Monde a écorné le mythe de Charlie: celui d’une rédaction unie, fièrement dressée derrière son chef, reprenant en chœur son dernier tube et déclamant du Spinoza sur les bords de Marne. Le même mois, un malheur n’arrivant jamais seul, Val apprend que le président de Radio-France, Jean-Marie Cavada, souhaiterait se passer de ses précieux services; France Soir ricane; Serge Halimi et Dominique Vidal, dans un article du Monde diplomatique consacré aux dérives du traitement médiatique de la guerre au Kosovo (mars 2000), se fendent d’une spéciale dédicace à son propos; le réalisateur Pierre Carles l’agresse; l’agence Capa d’un côté et Denis Kessler (n°2 du Medef) de l’autre l’assignent en justice…

Stop! hurle Philippe dans un édito déchirant (Charlie Hebdo, 15/03/2000) où il prend son “ami le lecteur” à témoin. Se comparant avec audace à un taureau dans l’arène, Val égrène les banderilles qui l’ensanglantent “comme un essaim de frelons qui tourne autour de ma tête. […] diffamant “Charlie Hebdo” et me décrivant comme un gros con avare, sournois, et vendu au grand capital”. Ce “club de damnés” hétéroclite et non assimilable a de quoi inquiéter en effet… Par contre, Val omet la basse-cour de la presse satirique (La Vache folle (juin 1999) et Zoo (oct. 1999)) qui, quelques mois auparavant, avait déjà mis en évidence les lentes dérives managériales et l’agonie éditoriale de Charlie.

Omissions impossibles
Virtuose, Philippe Val mentionne sans états d’âme Marianne dans la liste de ses détracteurs, alors que l’article prévu par cet hebdomadaire n’est pas encore paru à l’heure où il s’en plaint. Il ne paraîtra d’ailleurs jamais, J.-F. Kahn, son directeur, choisissant de ne pas le publier. À ces approximations, il faut encore ajouter plusieurs omissions regrettables. Si Philippe Val essaie de faire pleurer dans les chaumières parce que son génie est remis en cause, il s’abstient de préciser qu’à la même période des articles hagiographiques lui sont consacrés. “Un pourfendeur de la bêtise humaine si attachant mérite donc que l’on prenne place à l’Olympia, ce soir, pour aller l’écouter”, s’emporte ainsi France-Soir (10/03/2000). Ignoble, comme Les Inrockuptibles (07/03/2000), qui voient en lui “le meilleur éditorialiste de France”. Quant à l’attaque insidieuse de L’Hebdo/ La Vie ouvrière (17/03/2000) le qualifiant “d’enfant de Zola”

La cohorte des thuriféraires de Val est, on le voit, bien fournie. Jusqu’à Bernard Cassen himself, directeur général du Monde diplomatique, qui l’attaquait sur son “argumentation implacable” synonyme de “raison, bonté, liberté, égalité, solidarité avec les faibles” (août 1999). Malgré cela, Halimi et Vidal, les vilains du Diplo, produisent un dossier sur le Kosovo et les médias où ils évoquent les positions du rédac’chef va t-en guerre (voir aussi notre article). Val tentera de faire passer leur enquête, auprès des lecteurs de Charlie, pour la lubie d’un rédacteur isolé. Pas de bol: l’article est cosigné (chose rare) par deux membres de la rédaction, dont le rédacteur en chef adjoint du mensuel, et engage le journal!

Val tombe la chemise
“Seuls les faits comptent. Alors voilà, j’ai été censuré”, relatait Philippe Val dans son édito du 26 mai 1999. Une semaine plus tard, il enfonçait le clou: “La censure […], c’est une ambiance diffuse qui règne lorsque les relations de pouvoir sont telles qu’il n’est pas nécessaire de donner l’ordre”. Cochon qui s’en dédit! Moins d’un an après ces excès de rhétorique, Val prouvera au sein de sa rédaction que l’égarement égocentrique peut mener aux mêmes travers que la pression des annonceurs. 
Le 3 février 2000, l’hebdo publie une interview croisée du groupe Zebda et de Pierre Carles sur le thème: faut-il se rendre dans les émissions de télé ou les boycotter? Carles plaide pour le boycott. Selon lui, les Delarue, Field & Cie “se servent [d’eux] pour entretenir leur image. Ils font illusion”. Puis il ajoute: “Tout comme Charlie Hebdo, toutes proportions gardées, fait illusion grâce à des gens comme Charb ou Siné”. Dans le texte de l’interview publiée, cette phrase ainsi que le nom de Carles dans le titre, se sont mystérieusement évaporés… à la demande expresse du rédac’ chef. Pierre Carles écrira à Philippe Val le 14 février pour lui demander des explications. À ce jour, la réponse attend toujours…

Val n’est d’ailleurs pas à une contradiction près. Il confiera ainsi à une journaliste de Rouge: “Si je ne suis pas viré, c’est que je n’ai jamais dérapé, je n’ai jamais défendu quelque chose malhonnêtement . Même si la cause est bonne, je n’irai pas raconter des conneries. C’est ce que je reproche à des gens comme Pierre Carles, sur le montage de son film”. Faisant pourtant fi des “méthodes nauséabondes” qu’il semble décrire, Val utilisera le film Pas vu, pas pris pour démontrer, dans son procès face à Capa, la duplicité et l’absence de liberté d’expression à la télévision.

Nouvelle formule et vieilles dentelles
D’ailleurs, les critiques suintant de la “presse conventionnelle” ne sont que la partie émergée d’un iceberg de rancœurs. Depuis plusieurs mois, l’équipe de Charlie se délite et s’affronte. Le 9 janvier 2000, la “nouvelle formule” de l’hebdo est passée au crible lors d’un comité de rédaction dont Val est absent. Tout le monde gueule, jusqu’à certains des plus fidèles lieutenants du chef: pas de consultation, maquette mocharde, rubriques passées à l’as, recentrage politique aveuglant…
 Le traumatisme est sincère. D’autant que cette nouvelle formule voit apparaître les signatures de journalistes issus de la presse conventionnelle qui donnent à Charlie un ton subitement commun. En témoigne un article complaisant sur la “fac Pasqua” (Charlie, 5/01/2000), sous la plume d’Anna David (alias Anne Jouan), qui émarge habituellement au Figaro-Étudiant. Ainsi que la page faiblarde des potins politiciens confiée à Alain Royer (alias Renaud Dély), journaliste à Libération en charge de l’actualité du Parti socialiste.

Un brin de népotisme complète le tableau. La rubrique “Culture” est confié à Stéphane Bou, le fils d’un ami intime de Val œuvrant à France-Culture, tandis que deux inconditionnels du rédac’ chef, Cabu et Riss, sont promus directeurs artistiques. L’économiste Bernard Maris (alias oncle Bernard) prend aussi du galon et devient rédacteur en chef adjoint.

Le lundi suivant, alerté de la fronde qui a sévi en son absence, Val débarque et marque fermement son territoire. Personne ne moufte. A’pu, critique! Tout est rentré dans l’ordre. La rédaction de Charlie prend l’habitude de ne plus être franchement consultée sur les décisions engageant le journal. Exemple: la question de l’actionnariat. Philippe Val et Cabu détiennent la majorité des parts. Viennent ensuite Gébé, oncle Bernard et deux proches de Philippe Val: Nathalie Marotta (son assistante) et Eric Portheault (le directeur des ressources humaines… sic !). Les deux derniers ayant intégré le capital, sur décision unanime “du conseil d’administration”, clame Val, mais à l’insu du reste de la rédaction, à l’image de n’importe quelle “boîte à profit”.

Ce climat délétère est par ailleurs entretenu par “l’affaire” de l’article du Monde. Horrifié d’être traité d’“humoriste” ou d’être soupçonné de “captation d’héritage”, Val fulmine. Du coup, il donne lecture à son équipe d’un texte à la véracité approximative (sans juger utile de lui en laisser une copie, le temps de la réflexion…) et réactualise le vieux principe du “après moi, le déluge”. Rédigé par ses bons soins (en se mettant, au passage, en scène à la troisième personne du singulier), ce texte ressemble singulièrement à un hommage lige. L’équipe de Charlie, sommée de le parapher, a bien compris le message et le signe… à deux exceptions près. La semaine suivante, Charlie Hebdo vantait “le devoir de désobéissance” (Charlie, 8/03/2000).

Pistoleros épistolaires
La formule gastronomique concoctée par Val et sa garde rapprochée a pris au dépourvu certains membres de l’équipe. Sous couvert d’anonymat, les commentaires se font abrupts: “Un stratège profitant des petites lâchetés et de la peur du grand saut”; “Un flagorneur expérimenté” qui tient de main de maître un journal dont “il a fait sa chose”

À Charlie, pour dire au chef ce qu’on pense de ses choix, il vaut mieux être parti. C’est le cas notamment d’un maquettiste, qui a tiré sa révérence début février, non sans gratifier l’équipe de l’hebdo d’une lettre expliquant son départ: “La création d’un poste de directeur des ressources humaines, et les changements secrets d’actionnariat ont entraîné Charlie plus près de l’entreprise capitaliste que du journal où collaborent des personnes. Il est d’ailleurs significatif que nous, techniciens, n’ayons plus notre place dans l’ours (1) de l’hebdo…”

Un peu plus tôt, c’est François Camé (ancien de Libé) et Anne Kerloc’h qui avaient été remerciés. Camé, pour avoir pris trop d’importance et avoir rejeté la volonté de Val “d’imposer une ligne politique au journal, tout en supprimant des moyens d’information initialement promis (2). Kerloc’h (jugée en fait trop proche de Camé), au prétexte de “ne pas écrire assez bien pour Charlie, une découverte après cinq ans de collaboration! Leur départ a par ailleurs sonné le glas des “informations générales”, qui sortaient pourtant de l’ornière antichasse et anticorrida dans laquelle le journal était englué.

Autre épine dans le pied de Charlie, l’idylle entre son “gérant” et les Verts. Entre une chronique radio et un concert en province, Val entretient le suspens sur son éventuelle candidature aux municipales de 2001: “Je pourrais être conseiller municipal de la ville où j’habite [Joinville-le-Pont, dans le Val-de-Marne], ça oui. Parce que je pense que c’est un bon niveau politique” (L’Œil électrique, 15/10/99). Trapéziste sans filet, “Val a envie d’un rôle politique mais ne tient pas à serrer des louches” explique un de ses proches. En effet, “nous ne le connaissons pas” déclare la secrétaire départementale des Verts du Val-de-Marne. En revanche, la direction des Verts confirme l’existence de contacts à ce sujet, “à la demande de Val”, dès la fin 1999.

Pendant ce temps, Cabu, le second actionnaire d’importance de Charlie, vaque à des activités hautement intellectuelles au Café de Flore. Apprenant à déguster le petit-four “jet-set parisienne”, il pose pour les photographes de la revue Gala (“Les pieds dans le caviar”, 16/03/2000) aux côtés de Marek Halter et de la révolutionnaire Danièla Lumbroso (LCI), pour la plus grande gloire de Pierre Bergé (Yves Saint-Laurent). Le processus de normalisation et de notabilisation de la satire dans l’actuel Charlie semble bien à l’image des trajectoires personnelles de ses membres influents. Jusqu’alors pourfendeur, Val écrivait encore en 1998 (Charlie, 23/09), cette puissante saillie: “D’habitude, les philosophes sont les ennemis des marchands d’armes. Qu’ils deviennent porte-parole des porte-flingue est une nouveauté merveilleuse et inattendue. […] Nos têtes pensantes […] provoquent une hilarité libératrice qui, loin de témoigner d’un mépris douteux pour les intellectuels, exprime au contraire l’attachement aux valeurs de raison, de justice et de vérité”.

N’écoutant désormais que son horloge biologique, l’éditorialiste-gérant semble connaître une soudaine “communauté de pensée” avec la caste qu’il rejetait alors. Prenant part, dans l’émission de son ami Laurent Joffrin, sur France-Inter, à la chasse anti-“Guignols” animée par un Guillaume Durand larmoyant, Philippe Val légitimait cette nouvelle donne (“Diagonale”, 05/03/2000). La chronique des “mondains” (3) qui ridiculisait les clowns “d’hier” disparaît dans le Charlie d’aujourd’hui. Ainsi va la vie, ainsi va Charlie
Shish Taouk et Sam Boussik
Dessins : Yülle

1. Encadré administratif précisant la composition de la publication.

2. Entre autres choses, l’abonnement à l’AFP.

3. Rubrique du dessinateur Luz.

Article paru en mai 2000.
© La Vache folle, 2000, via presselibre.net

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Une Réponse to “(7) La Val qui rit (“La Vache folle”)”

  1. Bernard-Henri Says:

    Philippe,

    Je viens de feuilleter le torchon hitléro-islamiste sensé vous faire concurrence ! Eh bien, cher ami, ne vous inquiétez pas ! Quel démocrate doué de raison et de bon sens, quel humaniste vigilant, pourrait se laisser séduire par ce tombereau de haine recuite, déversée par une bande de gauchistes ringards et aigris dont l’idée du journalisme évoque « Le Crapouillot » ou « Je suis partout » ? Non, vous n’avez rien à craindre, Philippe, vous êtes bien au dessus de cette fange nauséabonde, dans laquelle s’ébattent stupidement ces êtres infâmes, dont chaque écrit, chaque semaine que paraîtra cette horreur, nous rapprochera un peu plus d’Auschwitz. Et vous resterez comme un phare dans cette obscurité terrifiante qui nous submerge, nous autres, résistants éclairés et sereins.

    Bien cordialement, mon ami, mon frère…

    Bernard-Henri

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