(3) Controverses sur la nouvelle orientation éditoriale de “Charlie-Hebdo” (“Le Monde”)

Après ses prises de position sur la guerre du Kosovo et les élections européennes, l’hebdomadaire satirique a perdu près de 10.000 acheteurs en un an. La crise interne a été résolue avec le départ d’une partie de l’équipe.

Charlie Hebdo serait-il victime de “dommages collatéraux” à retardement de la guerre du Kosovo? Comme de l’engagement très appuyé de son rédacteur en chef, Philippe Val, en faveur de la liste des Verts aux élections européennes de juin 1999. En l’espace d’un an, le journal a perdu, en moyenne, 11.000 exemplaires de vente en kiosque, passant de 70.000 numéros en janvier 1999 à un peu moins de 60.000. Un processus qui s’est dégradé d’abord au mois de mai, date de l’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à l’automne, avant le lancement d’une nouvelle formule qui n’a pas encore produit ses effets.

A tous égards, Charlie Hebdo n’est pas un journal comme les autres. Relancé en 1992 par les fondateurs historiques du titre – Cavanna, Gébé, Cabu, Wolinski, Willem, etc., auxquels s’est joint l’humoriste Philippe Val –, ce journal satirique a vite retrouvé une part de son lectorat longtemps orphelin. Ceux-là ont redécouvert le trait acide des dessins où la dérision côtoie la provocation jusqu’au mauvais goût. Ils ont aussi renoué avec le ton si particulier de chroniques féroces peuplées d’évidents parti-pris et de coups de gueule.

À la faveur des mouvements sociaux de 1995, des manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l’immigration, des mobilisations d’étudiants et de lycéens comme des protestations radicales contre le Front National, Charlie Hebdo a amplifié son audience. Aux côtés des “historiques”, une nouvelle génération de dessinateurs (Charb, Luz, Riss…) est apparue, en phase avec un public plus jeune et plus proche de la mouvance “alternative” de l’écologie politique et de l’extrême gauche.

En renforçant le secteur de l’information, avec l’apport de journalistes dont François Camé, un ancien de Libération, le journal s’est taillé quelques succès d’audience. Plusieurs de ses “scoops”, repris par “l’autre” presse, ont contribué à le sortir de la marginalité, avec une diffusion qui a atteint, avec les abonnements, jusqu’à 90.000 exemplaires.

Crise interne

La guerre du Kosovo puis les élections européennes vont marquer la rupture et provoquer une crise interne. Entre partisans et opposants de l’intervention de l’OTAN, la division s’étale, parfois violemment, dans les colonnes. Dans un courrier signé en sa qualité de ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement, Dominique Voynet s’en est mêlée, distribuant, dans l’édition du 9 juin, les bons et les mauvais points entre les protagonistes. Des États-Unis où il est en reportage, Philippe Val lance, dans la même édition, un appel insistant à voter pour la liste de Daniel Cohn-Bendit. Un peu plus loin dans un entretien, Alain Lipietz, porte-parole de cette formation, explique longuement “qu’entre le marché et l’utopie, les Verts défendent le tiers-secteur”.
Coïncidence ou intention inavouée?

Ce soutien appuyé suscite des réactions. Publié dans un bas de page, un sondage révèle que 36% de la rédaction votera pour la liste d’Arlette Laguiller et d’Alain Krivine et 24% pour les Verts. Pour Philippe Val, Cabu, Cavanna et quelques autres, cette “provocation” est plus qu’“une faute lourde”, une véritable “déclaration de guerre”. Au cours d’une réunion tendue de mise au point, le 16 juin, le rédacteur en chef annonce une nouvelle formule “pour sortir de la crise”. Et en profite pour remettre en cause le secteur de l’information: “Nous étions arrivés au bout de ce que ce type de travail peut amener comme plus-value pour le journal”, explique-t-il aujourd’hui.

“Les Verts incarnent le mieux l’humanisme critique que nous souhaitons défendre”, justifie Philippe Val, en réfutant son appartenance militante et encore moins tout lien organique. La rumeur de son éventuelle candidature aux prochaines élections municipales à Joinville-le-Pont a accentué le doute: “Matériellement, je n’en ai pas le temps. Mais j’ai envie d’aider et si les gens ont besoin de moi, je m’engagerai”, précise-t-il.
Avec le départ de François Camé et de plusieurs collaborateurs opposés à une ligne politique trop conciliante à l’égard du gouvernement et la gauche “plurielle”, Philippe Val a repris en main le contenu et le fonctionnement du journal. Dans la nouvelle maquette, le dessin a retrouvé une place privilégiée aux côtés “d’enquêtes approfondies qui suscitent une réflexion et une mobilisation intellectuelle sur l’actualité”, explique-t-il. Des rubriques, à dominante culturelle et artistique, ont été ajoutées pour rendre compte “des nouvelles formes d’humanisme contemporain”.

Dans la réorganisation, le “patron” évoque également les rigueurs de gestion d’un journal sans publicité. L’entreprise, pourtant, est prospère et les salariés plutôt bien payés. Son bénéfice approcherait les 15 à 18% du chiffre d’affaires, même s’il lui faut constituer des réserves financières en prévision de 23 procès en cours.

Lors des débats internes, la personnalité de Philippe Val a pesé. Sous couvert d’anonymat, d’aucuns lui reprochent “la captation d’un héritage collectif. En s’affirmant comme le patron, il s’est approprié le capital symbolique, idéologique et économique de Charlie. D’autres s’étonnent qu’il ait placé, à ses côtés comme au capital de la société, plusieurs de ses proches et fidèles. Tout en poursuivant une carrière d’artiste et de chroniqueur à France-Inter, le rédacteur en chef reconnaît avoir “bousculé des habitudes”. 
La nouvelle formule n’a pas encore redressé les ventes, mais son initiateur revendique un peu de temps. “Je n’ai pas envie d’écrire marketing”, avoue-t-il à l’attention des lecteurs perdus. Pour un certain nombre d’entre eux, le vide s’est déjà installé.
Michel Delberghe

Article paru le 4 mars 2000.
© Le Monde, 2000, via presselibre.net

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