Les dessous coquins
 de “La Grosse”

un chef. Ci-dessus, la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Un rédacteur en chef, c'est un peu comme un chef d'orchestre: il est chef avant tout. Ci-dessus, j'anime la première conférence de rédaction de “Charlie Hebdo”.

Le document misérable reproduit ci-dessous provient des Archives nationales du négationnisme satirique (ANNS). Le quarteron de généraux félons dont je vous parlais il y a peu y présente sa version – fallacieuse – des motifs de mon entrée en résistance…

On lit, on entend des choses étonnantes concernant la scission de juin dernier. Notre mort officielle a été plusieurs fois annoncée… Après un été passé dans la dignité muette, il serait peut-être temps que La Grosse s’explique elle-même. Autrement, nos lecteurs et notre public aimé finiraient par croire qu’on leur fait des cachoteries. On vous doit bien ça, petits vicelards: voir les dessous de La Grosse, allez! C’est une envie qu’on vous pardonne, et même qu’on va satisfaire, mais attention bande de voyeurs! Les deux mains sur la table…!

Comme le savent tous les historiens sérieux, La Grosse est née en janvier 91 aux premiers jours de la guerre du Golfe. Défiant tout les bonnes lois du marketing, sans campagne de promotion, sans un centime de pub dans ses recettes (un principe sacro-saint), La Grosse grimpait en quelques numéros à 30.000 exemplaires.
 Tout baignait dans l’huile, l’égalité, la fraternité. Trois mois après le lancement, excepté un bref essai malheureux, le journal se passait allègrement de rédacteur en chef… un joyeux bordel! Qui décide de quoi? Si un dessin ne passe pas, qui l’a sucré ? – etc.

L’idée germa qu’il fallait un chef d’orchestre. Philippe Val accepta de quitter les planches du cabaret pour tâter du journalisme et du métier de rédac’ chef. Dur métier, en vérité, qui exige notamment de la rondeur, du doigté, de la tolérance… Et surtout pas, dans un journal par essence bordélique et fier de l’être, surtout pas du caporalisme! Ni du militantisme! Car un mot venait de plus en plus souvent tinter désagréablement à nos oreilles étonnées: la Ligne. La Grosse Bertha aurait une Ligne. Grosse nouveauté…! On était partis avec “Un éclat de rire par page” et on se retrouvait sermonnés au nom du précepte: “Il faut des indignations.”

Merde alors ! S’indigner, on laisse ça aux moralistes, aux boy-scouts, aux dames patronnesses de droite et de gauche. La Grosse est née en ricanant, en insultant, en révoquant, en salissant tout, carrément malfaisante. Tandis que ses ventes diminuaient, la Ligne, laïcarde et bien pensante (de gauche), se renforçait. La censure s’instaurait, créant un malaise permanent. Arthur, Anne Vergne, Peroni et quelques autres se voyaient mis sur la touche. Dans tous les partis politiques, dans les bureaux, on connaît ça. Oui, mais justement La Grosse Bertha n’est pas un journal banal. Un rédac’ chef, à la rigueur, mais un petit chef: non merci.

Méfiez-vous des imitations !
Un jour, Godefroy [le directeur de la publication, ndp] eut la surprise d’entendre de la bouche du rédacteur en chef: “Je te préviens, au prochain conflit entre nous, je te vire.” Un rédac’ chef virant le propriétaire du journal, c’eût été une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Godefroy demanda à Philippe Val de rentrer dans la rang, pour que le journal retrouve son ambiance déconnante, sa joyeuse anarchie, l’excitation des bouclages où tout te monde dit son mot sur la couverture. Refus outré. À notre grand désarroi, nous vîmes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce génie méconnu, accusant Godefroy et quelques autres d’entraîner le journal “à droite”. Une accusation dont les lecteurs peuvent vérifier après coup la stupidité… Sidérés, ne comprenant pas grand-chose au conflit dont ils étaient pour la plupart éloignés, beaucoup de copains de la rédaction virent Cabu claquer la porte et appeler les masses à le suivre, avec un mauvais rictus qu’on ne lui connaissait pas.

Quelques jours plus tard, l’opinion étonnée vit sortir du caveau le défunt Charlie Hebdo, un titre d’ailleurs piqué sans vergogne à son propriétaire, le professeur Choron.
 La majorité des dessinateurs partirent pour Charlie. La majorité des rédacteurs resta à La Grosse. En bonne logique, La Bertha aurait dû crever sur la coup après une telle saignée. Mais la France est un pays riche. Ôtez une couche de dessinateurs de presse, une autre apparaît illico, prête à l’emploi. Tant mieux pour les jeunes! C’est ainsi que La Grosse tient le coup. Elle a perdu des lecteurs pendant l’été, mais comme tous les journaux. On y boit à nouveau de bons coups. Elle mouille toujours, cette vorace vaccinée à jamais contre le ton prêchi-prêcha, donneur de leçons, pédagogue rentré.
 Dire au lecteur ce qu’il doit penser, c’est le prendre pour un con. Non merci – pour la nostalgie, y a des radios pour ça!

Charlie Hebdo, ce musée Grévin de la presse satirique, pue le vieux. Dans une interview au journal suisse L’Hebdo (6/08/92), un de ses chefs nous apprend que Charlie Hebdo n’est ni anarchiste ni libertaire. C’est fini, ces vieilleries dans lesquelles personne ne se reconnaît. Oui, nous sommes un journal de gauche.” Oui, mais quelle tendance, camarade? Saint-Rémy-de-Provence? Lubéron (chez Renaud et Wolinski)? Ce “journal de gauche” – cette étiquette est bien la seule chose en lui qui nous fasse rire – prêche aujourd’hui le dépistage obligatoire du sida.

Voilà ! Vous vouliez des explications sur la scission historique au sein de l’Internationale satirique, vous en avez. Si vous faites une thèse de doctorat avec ça, on vous file gratuitement en cadeau une belle exergue: “Merde aux petits chefs et aux grandes consciences morales!”

La Grosse B.
Article paru le 29 août 1992
© La Grosse Bertha 1992, via presselibre.net

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4 Réponses to “Les dessous coquins
 de “La Grosse””

  1. F.Forcadell Says:

    « Trois mois après le lancement, excepté un bref essai malheureux, le journal se passait allègrement de rédacteur en chef… »
    Je suis François Forcadell, « l’essai malheureux », qui a démissionné car Cabu poussait déjà son ami Val contre lui. J’étais rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, je renouvelais le PQ des WC, et j’ai fais venir la plupart des dessinateurs – y compris Gébé – qui hélas sont partis ensuite à Charlie hebdo.
    Lors de mon départ le journal avait atteint les 27 000 exemplaires avec le n° sur la mort de Gainsbourg. Le n°1 s’était vendu à 18 000 ex., le n°2 à 23 000, on fait pas mieux comme « essai malheureux » pour un journal né de nulle part.
    Le bonjour à Jean-Cyril Godefroy.

  2. Une histoire de Charlie Hebdo | Groupe Gaulliste Sceaux Says:

    […] [5] « Les dessous coquins de La Grosse », La Grosse Bertha, 29 août 1992, trouvé sur presselibre.net (mais le lien n’est plus accessible – août 2010) et reproduit sur le site « Le Blog de Philippe V., éditorialiste martyr ». […]

  3. » [Reprise] Une histoire de Charlie Hebdo, par Acrimed [2008] Says:

    […] presselibre.net (mais le lien n’est plus accessible – août 2010) et reproduit sur le site Le Blog de Philippe V., éditorialiste martyr» )) Certains rédacteurs sont mis sur la touche. Et l’autoritarisme de Val en irrite (déjà) plus […]

  4. Charlie Hebdo English Version PDF , Download HERE | Charlie Hebdo English Edition Says:

    […] (but the link is no longer accessible – August 2010) and reproduced on the site ‘s blog Philippe V., columnist martyr “ )) Some writers are placed on key. And authoritarianism Val irritated (already) more than one.  […]

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