Voltaire et Internet

Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Internet est un immense terrain vague livré aux chiens.

Cette foutue affaire m’a flingué mes vacances. Les valises étaient quasiment prêtes, il ne me restait plus qu’à acheter un maillot de bain et une paire de tongs. Et puis patatras, l’affaire – comme l’eût qualifiée Zola – a éclaté, déversant ses torrents de haine dans les principaux affluents de la Marne. Plus question de quitter mon poste, et encore moins la France. Même la Drôme, où je suis propriétaire terrien, était trop éloignée du front. Il me fallait regagner la capitale pour m’y battre à mains nues.

Au téléphone, Bernard avait du mal à dissimuler sa déception. Bientôt deux ans qu’il me proposait de séjourner dans son riad marrakchi. Je lui avais patiemment expliqué qu’en raison de la fatwa lancée contre moi sur son Skyblog par un lieutenant d’Oussama Ben Laden, il m’était déconseillé par le ministère de l’Intérieur de voyager en terre d’islam. Comme Salman Rushdie et Robert Redecker je vis sous protection policière permanente, et chez moi je ne dors jamais deux fois de suite dans la même pièce (cette nuit, dans la salle de bains, j’ai d’ailleurs très mal roupillé).

Mais Bernard insistait:

— Philippe, je sais que ta tête est mise à prix au-delà du périphérique, mais si tu persistes dans ta décision, alors les intégristes auront gagné. Tu sais que j’ai bravé la mort du salon VIP de l’aéroport de Sarajevo jusqu’au Sheraton de Karachi, alors fie-toi à mon instinct de survie. Mon riad est placé sous la protection des policiers marocains, qui ne sont pas des rigolos. Le moindre barbu, la moindre femme voilée qui s’approche de chez moi à moins d’un kilomètre est emmené au commissariat pour interrogatoire. J’ai même fait installer autour du riad des miradors où se relaient d’anciens marines de Guantanamo armés jusqu’aux dents. Je te jure, Philippe Val, sur la tête d’Arnaud Lagardère, que tu ne risques rien.

Je lui ai répondu que bon, d’accord, j’étais prêt à prendre le risque, mais que ce serait quand même une grande perte pour la gauche moderne s’il m’arrivait quelque chose. Et puis je lui ai fait remarquer que le plus dangereux, ce serait de prendre l’avion.

— Imagine que des jeunes de banlieue armés de cutters dissimulés dans leur Coran détournent l’avion et l’emmènent s’écraser sur la résidence secondaire de Brice Hortefeux!

— Voyons, Philippe Val! Tu es le meilleur éditorialiste de France, tu ne pensais tout de même pas voyager dans un avion de ligne. Je t’affrète un jet depuis Le Bourget, pas question que tu prennes le risque de te retrouver assis, en business, à côté de Tariq Ramadan ou Jamel Debbouze.

Un peu rassuré, je lui ai donné un OK de principe. Puis j’en ai parlé ma femme, qui, elle, n’était pas très chaude. Elle a raté son Deug en juin et prévoyait de bosser tout l’été pour rattraper ses UV en septembre. Mais je lui ai expliqué que quand on a l’opportunité de réviser ses cours à côté du transat d’un philosophe de la trempe de Bernard, c’est mal venu de faire la fine bouche. Comme d’habitude, elle m’a dit que j’avais sans doute raison.

Bernard, donc, s’est  montré très déçu par notre annulation de dernière minute. “Ce n’est que partie remise, m’a-t-il dit, comme pour se consoler. Je t’inviterai au prochain réveillon du Nouvel An, il y aura Claude Imbert et les Strauss-Kahn.” J’ai répondu que oui, bien volontiers, mais que pour l’heure, une nouvelle fois, le devoir de mémoire m’appelait.

— Internet m’a déclaré la guerre, une guerre sainte, une guerre sale. Si je laisse les féroces soldats des blogs venir jusque dans nos bras, ils égorgeront nos fils et nos compagnes comme on le fait des moutons pour l’Aïd. Je suis une sentinelle postée sur la grande muraille de la démocratie. Si je m’endors, dans dix ans nos enfants naîtront circoncis et excisées et parleront le patois des rapeurs.

J’allais me reprendre, pour préciser qu’il y a circoncision et circoncision, mais Bernard m’a coupé la parole.

— Je t’en conjure, Philippe Val, sois prudent! Internet est un monstre sans tête, doté de mille bras griffus. Garde toujours sur toi, comme un précieux talisman, La Barbarie à visage humain, afin de conjurer le mauvais sort.

Dans le 4×4 qui m’emmenait vers la gare de Valence, j’ai demandé au chauffeur d’éteindre la clim. Pas le moment de choper un rhume, les rats du Web seraient trop heureux de me savoir diminué. Dans le TGV, j’ai pu constater que mon aura était demeurée intacte parmi les passagers de première classe. Une bonne quinzaine de mes compagnons de voyage sont ainsi venus solliciter un autographe, qui sur son exemplaire du Point ou de Valeurs actuelles, qui sur la page de garde du dernier Finkielkraut, qui sur l’emballage de son Toblerone. J’ai constaté à cette occasion que mon lectorat s’était élargi, puisque des seniors vêtus avec goût semblaient tout connaître de mon œuvre récente.

— Vous avez réconcilié la France d’en haut avec la presse satirique, m’a lancé, la voix tremblante d’émotion, une petite mamy très sympathique qui portait dans ses bras son Yorkshire.

Passé ce moment de communion, le wagon retrouva son calme et j’en profitai pour relire Voltaire. Alors que je n’étais pas loin de somnoler, une phrase retint mon attention:

“Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. […] C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut.”

Ai-je besoin de vous faire un dessin? Dans ce texte de référence sur la liberté d’expression, le philosophe que le monde entier nous envie ne dit pas un mot d’Internet, même par incidence. La liberté d’une nation s’acquiert grâce à la presse et à rien d’autre, affirme-t-il. Internet, Voltaire n’en parle nulle part dans son œuvre admirable (j’ai vérifié dès mon arrivée à Paris, en faisant un détour par la bibliothèque François Mitterrand). Il laisse ça aux marxistes et aux antidreyfusards dont, confusément, il sent poindre l’avènement. Existe-t-il meilleure preuve qu’Internet était désavoué par les plus brillants représentants des Lumières?

Pour qu’une nation accède à l’éclairage, nous dit le bon Voltaire, il faut des éditos de Christophe Barbier, des philippiques de Laurent Joffrin, des chroniques de Jean-Marc Sylvestre, des jités de Claire Chazal, des souvenirs de Jean Daniel… Et sûrement pas cette cacophonie populacière où le moindre tourneur-fraiseur se croit autorisé à nous dispenser son analyse de la Constitution européenne.

Si les non-journalistes estiment avoir quelque chose d’intéressant à dire, qu’ils s’adressent au courrier des lecteurs de leur quotidien préféré. Là, des gens compétents décideront en conscience si leurs divagations méritent une recension. Consciente de son rôle, la presse a en effet délégué des médiateurs pour traduire en langage évolué les petites haines recuites des dépités de la mondialisation. Je ne sais plus si c’est Montesquieu ou Jacques Julliard qui disait que “la démocratie, c’est le tri”. Il avait bien raison. Il est des informations sans intérêt et des points de vue qui ne grandissent pas ceux qui les énoncent. Le rôle de la presse, c’est justement de définir, dans l’intérêt des masses incultes, ce dont on a le droit de parler et ce qu’il convient d’en dire.

Il n’est qu’à Téhéran, Damas ou Pékin que ces évidences sont contestées.

Dessin: © The New Yorker, Peter Steiner, 1993.

Publicités

Étiquettes : , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :